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Alexis Kune : le klezmer et la comédie musicale

Le jeudi 29 novembre 2012 à 10 h 36 min | Par | Rubrique : Divers, Rencontre

Alexis Kune, présentez-nous cet album.
L’album To tantz or not to tantz se veut une invitation au voyage au cœur de la musique klezmer. Un album au son et au répertoire résolument traditionnels, puisés aux sources de différents styles de la musique klezmer, nous entraînant de l’Ukraine aux Etats-Unis en passant par la Roumanie, la Moldavie, la Pologne… Pour accentuer cette dimension de transmission, un invité exceptionnel sur l’album : Haïm Lipski – survivant de l’orchestre d’Auschwitz qui à 90 ans a réalisé sur disque son premier enregistrement. Haïm chante en yiddish la chanson : « Vaylu d’Itzikh Manger » accompagné par les Mentsh. Il joue également de l’alto tandis qu’Anouk Grinberg se fait la voix des vers chantés par celui-ci en yiddish. Il donne à entendre l’expression de l’un des derniers déportés, à travers une chanson au destin lui aussi singulier. C’est Arthur H qui permet d’en mesurer toute la portée, quand il interprète la chanson de la comédie musicale Mary Poppins : « Chem Cheminée » ; chanson elle-même largement inspirée de « Vaylu ». Trois générations de musiciens se répondent, perpétuant la tradition des musiques en diaspora et abattant les frontières. Une manière de porter au plus haut la vitalité des cultures juives et d’en permettre l’appropriation par tous !

Qu’est-ce que le klezmer ?
Le klezmer est la musique traditionnelle des Juifs ashkénazes (venus d’Europe centrale et de l’Est).
 Ce terme vient de l’association des mots hébreux « Klei » et « Zemer » qui se traduit par instruments de musique et désigne à la fois un groupe informel de musiciens (appelés aussi klezmorim) et un style musical.  Quand ils n’exerçaient pas d’autres métiers, les klezmorim étaient principalement des musiciens itinérants. Ils se déplaçaient de village en village jouant de la musique traditionnelle pour animer les fêtes et les mariages, des chansons et danses folkloriques, des hymnes solennels avant la prière. De manière générale, le klezmer puise ses sources aussi bien dans les chants profanes et les danses populaires que dans la « khazanut » (liturgie juive) et les « nigunims », ces mélodies simples par lesquelles les « Hassidim » tentaient d’approcher D… dans une sorte d’extase communautaire. En somme, le klezmer se nourrit de toutes les musiques des contrées où s’est trouvé le peuple juif et auxquelles il a ajouté sa sensibilité.

Quels sont les liens entre le klezmer et la comédie musicale ?

La langue parlée des ashkénazes est le yiddish. C’est une musique de diaspora.  Lorsque les juifs ont été chassés de leur pays d’origine par les pogroms (persécutions) qu’ils subissaient beaucoup d’eux ont émigré aux Etats-Unis. Le rôle que les artistes juifs émigrés ou fils d’immigrants ont joué dans la comédie musicale américaine est considérable. Il suffit de citer les nom de Joseph Rumshinsky, Sholem Segunda (qui a écrit la célèbre chanson : « Bay mir bistu sheyn ») parmi les premiers ; Irving Berlin, George Gershwin et Léonard Bernstein parmi les seconds. Après que deux millions et demi de Juifs d’Europe orientale eurent émigré vers les Etats-Unis, l’Immigration Act Reed-Johnson de 1924 met un terme à cet afflux. Les immigrants avaient apporté une culture qui comprenait sa propre langue, le Yiddish ainsi que sa musique et des traditions théâtrales fort anciennes tels que les jeux de Pourim (Purimshpiel).

L’Ukrainien Abraham Goldfaden (1840-1908) avait réuni dans un genre nouveau, le théâtre musical yiddish, qu’il avait développé durant plusieurs décennies en Ukraine, Roumanie, Pologne et en Russie. Certaines de ses œuvres proches de l’opéra, s’inspiraient de thèmes bibliques comme Les Dix Commandements. Après la Première Guerre Mondiale, la vogue de chansons yiddish et des airs klezmer connut de nouvelles métamorphoses grâce notamment à Irving Berlin (1888-1989), le huitième enfant d’un cantor de Biélorussie. Irving Berlin a composé plus de 700 mélodies parmi lesquelles : « God Bless america », « White Christmas » et « Easter Parade » qui font partie du répertoire américain d’inspiration chrétienne. Il a été le compositeur de chansons populaires les plus prolifique des Etats-Unis collaborant avec les Marx Brothers, Fred Astaire ou encore Bing Crosby. L’apport à la vie musicale américaine de beaucoup d’autres musiciens juifs originaire de Pologne ou d’Europe centrale était surtout orienté surtout vers la chanson populaire, le théâtre et la comédie musicale.

Sur des sujets voisins du klezmer et de la comédie musicale, nous pouvons rappeler que le Chanteur de jazz, premier film de cinéma parlant sorti en 1927 retrace l’histoire du fils d’un chantre de synagogue qui devient chanteur de jazz dans un night club avant d’être propulsé sur les scènes de Broadway. Le lien entre la culture juive et ce film musical sont évidents.  De plus, la musique klezmer a beaucoup puisé ses sources dans la tradition cantoriale que les musiciens entendaient à la synagogue, ces mêmes chants que nous entendons dans le Chanteur de Jazz. Dans un passé plus récent, nous pouvons aussi bien-sûr parler du lien évident entre la chanson « Chem Cheminée » de Mary Poppins (1964) dont la mélodie composée par les frères Sherman est très largement inspirée de « Vaylu », une chanson yiddish composée sur un poème d’Itzhik Manger.

Sur notre album To tantz or not to Tantz , nous avons tenu à mettre ce lien en évidence pour montrer la manière dont la comédie musicale puise souvent ses sources dans les musiques traditionnelles.  Tout cet aspect est mis en musique dans un tryptique que nous avons monté entre Anouk Grinberg et Haïm Lipski qui chantent « Vaylu » pour la partie traditionnelle yiddish et Arthur H qui répond immédiatement avec « Chem Cheminée » pour l’aspect comédie musicale.

Quel est votre regard de musicien sur le monde de la comédie musicale  ?
Nous sommes avant tout musiciens, c’est vrai, mais chacun de nos concerts nous les vivons comme des spectacles mêlant musique, danse, histoire de notre culture, humour. Nous demandons beaucoup de participation du public pour créer une interaction et que le concert soit une symbiose avec nos spectateurs. Nous cherchons avant tout à raconter une histoire. Pour créer cela, nous nous inspirons parfois des comédies musicales où tous les arts de la scène sont présents. Nous aimons voir dans la comédie musicale comment le théâtre, la musique et la danse se rencontrent et se mêlent dans des décors qui nous transportent et créent un ailleurs. Nous préférons en général les comédies musicales dont le sujet se passe à New York comme West Side Story ou On The Town dont la musique a été écrite par Léonard Bernstein. Nous avons un lien particulier avec Un Violon sur le toit que nous avions monté aux Etats-Unis il y a cinq ans dans un lycée de l’Etat de Washington. Ce fut une expérience de melting pot  inoubliable. Les membres de la troupe étaient Vietnamiens, Chinois, Noirs…. Ils venaient de partout et ça a super bien fonctionné. Nous étions là comme  musiciens et consultants culturels spécialisés dans la culture yiddish. On a beaucoup travaillé et on s’est aussi beaucoup amusé dans ce projet.

Parlez-nous de Haïm Lipski : qui est-il ?

Né en 1922 à Lodz, Haïm Lipski est attiré par la musique dès son enfance. Rapidement, il commence l’étude du violon et assiste avec avidité à divers concerts comme ceux d’Arthur Rubinstein. Il progresse rapidement mais la guerre et la persécution des Juifs polonais vont subitement changer la donne. Dès 1940, il intègre l’orchestre du ghetto de Lodz alors qu’il a à peine dix sept ans. Deux ans plus tard, alors qu’il est prisonnier à Auschwitz, il est auditionné et sélectionné pour faire partie de l’orchestre du camp. C’est encore grâce au violon qu’il va survivre jusqu’en 1945 alors qu’il est envoyé à Dachau. Dans les derniers jours de la « marche de la mort », il parvient à s’échapper  et trouve refuge dans une petite ville bavaroise. Il y reste quelques années avant de partir s’installer en Israël. Aujourd’hui, Haïm Lipski a 90 ans et la plupart des membres de sa famille (enfants et petits-enfants) sont musiciens professionnels que cela soit en France, Israël, aux Etats-Unis ou encore en Belgique. Récemment, le spectacle : Haïm, à la lumière d’un violon lui a été consacré. Ce spectacle est joué entre autres par le violoniste Naaman Sluchin (petit-fils de Haïm Lipski) et par le duo Mentsh et sera repris à la salle Gaveau à partir de décembre 2012.

Avez-vous des projets de spectacle autour de cette musique ?

Les projets de spectacle ne manquent pas. Nous donnons habituellement une soixantaine de concerts par an. Ces concerts-rencontres comme on les appelle sont un moyen de faire découvrir la musique klezmer au public. Nous expliquons notre tradition, d’où vient notre musique… avant de jouer chaque morceau. Ces concerts sont présentés sous forme humoristique. Nous faisons participer le public en leur montrant certains rythmes klezmer de forme très ludique. Nous jouons aussi bien dans les festivals, que dans les salles de spectacle ou les cafés. Notre but est de partager cette musique avec le public le plus large possible.
Par ailleurs, nous donnons des conférences sur la musique klezmer dans les musées et les universités,  des master classes de musique et de danse dans les conservatoires (Alexis  est aussi réputé comme danseur klezmer). Nous animons aussi des bals. Pour l’instant, notre énergie se focalise sur le spectacle Haïm, à la lumière d’un violon dont nous avons parlé plus haut. Après la salle Gaveau à Paris, nous partirons en tournée.

Vous pouvez vous procurer l’album via ce lien pour la version physique et aussi sur les plateformes numériques.

nb : To tantz or not to tantz est une coproduction entre le duo Mentsh et le label ctenboite de Laurent Jarry

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