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Thierry Boulanger Imprimer l'article Envoyer l'article à un ami

La passion de la musique

Depuis plusieurs années, Thierry Boulanger trace une route personnelle, exigeante et inspirée, dans le paysage du théâtre musical français. Ses compositions sont de plus en plus connues et appréciées. A l'occasion de la reprise de l'épatant J'en ai marre de l'amour de Florence Pelly, faîtes donc plus ample connaissance avec le compositeur, arrangeur et directeur musical du spectacle.

Thierry Boulanger ©DR
Quel est votre parcours ?
J'ai fait des études classiques au conservatoire de Nancy, en piano puis en classe d'écriture, d'harmonie, de contre-point. A la fin de ce cursus, j'ai commencé à me passionner pour la musique de film. Je me suis alors inscrit à la seule école qui existait, au sein de l'Ecole Normale. Parisien d'origine exilé en Lorraine, je faisais des allers et retours chaque semaine pour suivre ces cours. Comme je n'avais pas le désir de devenir concertiste, mais que je souhaitais davantage me mêler à un ensemble, de musique de chambre par exemple, j'ai fait mon choix. Pour éviter le télescopage entre les deux enseignements, j'ai choisi la musique de film.

J'avais des amis chanteurs, je me suis alors découvert presque par hasard un véritable goût pour l'accompagnement. De fil en aiguille, ces chanteurs m'ont amené au théâtre. Une fois dans la place, j'ai demandé des "responsabilités". En effet, lorsque des besoins de musique se faisaient sentir pour des spectacles, j'étais là ! Je me suis proposé, j'ai composé un peu et fait des arrangements. Progressivement je suis passé d'accompagnateur à directeur musical et arrangeur. Mon véritable but étant la composition, tout en restant proche du spectacle vivant, d'être sur scène. En effet, on ne joue pas d'un instrument depuis 30 ans sans avoir un besoin viscéral, physique de le pratiquer au quotidien.

D'où vous vient cet intérêt pour la musique de film ?
D'une passion conjointe et égale entre le cinéma et la musique. J'avais ce plaisir de connaître la musique et d'entendre des œuvres qui me plaisaient : le plaisir dans ces conditions est doublé. On a le plaisir d'auditeur et en plus celui de se dire : "c'est incroyable comment c'est orchestré". Quand je regardais un film, j'avais ces deux perceptions. J'aime surtout lorsqu'une émotion se dégage d'un film grâce à la musique sans que l'on s'en rende compte. Les émotions sont apportées par le film jusqu'à un certain stade et la musique fait décoller et provoque la réaction physique chez les gens.

Cette passion pour le cinéma m'a conduit, pendant 15 ans, à partir de 1987, à investir tout ce que je gagnais dans la musique, dans la réalisation des courts-métrages. Parallèlement à cela, j'ai composé la musique d'une douzaine de films. Tout cela, c'est un peu ma "danseuse". Pour être cinéaste à temps complet, je considère qu'il faut s'y consacrer pleinement : j'ai par conséquent arrêté de tourner. Tout s'est décidé un jour où je faisais des orchestrations pour un album alors que je m'apprêtais à tourner un court-métrage : il a fallu faire un choix. Ce jour là, j'ai décidé d'arrêter le cinéma pour me consacrer à fond à la musique.

Avez-vous une culture de comédie musicale ?
J'en ai vu beaucoup au cinéma. Assez tardivement, j'ai découvert le musical sur scène à Londres avec Cabaret, Les Sorcières d'Eastwick, Blood Brothers. Je me suis rendu compte à quel point l'Angleterre est un pays qui possède une véritable tradition de comédie musicale. On sent tout d'un coup que naître à Londres, en étant musicien, prédispose sans doute à plus de travail dans ce domaine. En tout les cas plus facilement et sans problème d'étiquetage. Dans leur biberon, les anglo-saxons ont une forme complète du spectacle ! Chez nous, elle existe, mais on ne la reconnaît pas vraiment.

Quel fut votre premier contact professionnel avec la comédie musicale ?
Quand Faivre D'Arcier a commandé à Laurent Pelly une comédie musicale pour Avignon 2000, j'ai été confronté pour la première fois de ma vie à l'écriture de ce type de spectacle. Le plaisir est venu de composer six musiques différentes correspondant aux textes des six auteurs envisagés. Ce pas s'est franchi très naturellement, grâce à mon parcours. Ce fut C'est pas la vie.

En prélude à ce spectacle, il y eut un préambule que l'on a pu voir à Suresnes.
Au début, "étape revue" se présentait comme un atelier. Réunissons des comédiens, des musiciens, essayons de travailler sur l'idée de la comédie musicale. Du coup, nous avons exploré de nombreux domaines : du tango argentin à d'autres folklores. Chaque participant apportait sa sensibilité et ses talents divers et variés. Au terme de cette exploration, il a fallu monter un spectacle. On s'est rendu compte que tous, nous avions envie de faire de la comédie musicale traditionnelle, un peu à l'américaine. Les deux spectacles avaient le même titre, seul un sous-titre les différenciait. Nous avons eu le luxe de pouvoir travailler pendant longtemps ensemble : des affinités, des réflexes se créent. Ce que l'on a trouvé dans le premier spectacle, nous avons essayé de le réinjecter d'une manière détournée, voire inconsciente, dans le suivant.

Vous avez souvent collaboré avec Laurent Pelly.
Nous avons fait connaissance lorsque j'ai remplacé, par hasard, le pianiste des Bouchons, spectacle basé sur les chansons de Mireille. Souingue a été commandé à ce moment là. Mon bagage de swing m'a permis de faire ce spectacle. Ensuite est venu le projet autour de Boris Vian, les deux C'est pas la vie puis J'en ai marre de l'amour. Ce dernier spectacle, avec ses trois instruments, a l'air plus léger. En fait, cela demande de chercher plus de couleurs avec moins de musiciens, ce qui est un défi intéressant. Il faut arranger certaines musiques existantes pour les inclure dans l'esprit du spectacle et leur donner un aspect nouveau. Les autres morceaux, que j'ai dû composer, procèdent de la même façon.

Vous faut-il beaucoup de temps pour mettre un texte en musique ?
Si la muse me taquine, ça peut me prendre 1/4 d'heure ! La chanson qui m'a posé le plus de problème, c'est "Menteur". Chaque strophe se termine par des points de suspension et : "menteur", comme un gimmick. Comment inclure ça ? Je me disais : on ne peut pas les chanter, il faut les parler et laisser le temps à Florence de les improviser, chacun d'une façon originale. Cela a présidé à la construction. Le style de "mauvaise humeur" du texte de Topor devait transparaître sans en rajoute. Une fois après avoir trouvé l'angle : une valse-jazz pour les couplets et quelque chose de plus rock pour les refrains, il a suffit d'ajouter une petite modulation à la fin histoire de ne pas trop s'endormir, et voilà !
L'avantage de la chanson lorsqu'on la compare à la musique de film, c'est sa brièveté. On passe rarement 6 mois sur un texte. Personnellement, cela ne m'est jamais arrivé. Ce qui me prend le plus de temps, c'est de trouver la bonne couleur.

Un autre exemple : "La chanson de Fred". C'est de la poésie. On ne va pas faire un sort à chaque mot, à chaque idée poétique. Un rythme latino-lent de bossa nova m'est apparu comme le plus adapté à ce que ce texte exprime, sans être trop marqué. Je me suis essayé à des accords jolis sans tomber dans le mièvre… Tout est histoire de dosage. A l'accord prêt, on reconnaît si on est, ou non, dans le ton. Quand l'idée de départ peut continuer à se tirer, comme le fil d'une pelote de laine, c'est qu'elle est bonne. L'impasse se voit tout de suite. Les textes de ce spectacle dirigent la musique. Ce n'est pas toujours le cas dans la chanson aujourd'hui où les musiques peuvent être interchangeables. Je me trouve à l'opposé de ce style. L'émotion doit être liée à l'alchimie entre le texte et la musique.

Où en est le projet Rendez-vous, l’adaptation française de She Loves Me ?
Le spectacle est à la recherche d'un producteur. Les droits ont tardé à se négocier, puis nous nous sommes aperçus que le premier producteur avait choisi ce projet pour boucher un trou, sans réelle motivation artistique. Il voulait réduire le nombre des musiciens, voir les choses à la baisse. Finalement il s'est désisté. Nous allons bientôt refaire un showcase : l'aventure continue. Le spectacle préexiste, le premier public a reçu cette lecture améliorée, et se trouve accroché : il serait bête d'en rester là. C'est comme ça qu'un spectacle comme I do ! I do ! est parvenu à se monter.

Est-il plus difficile de faire des arrangements sur une musique américaine ?
J'ai beaucoup écouté des compositeurs comme Ravel, Poulenc. Chez ce dernier j'ai entendu des morceaux qui sonnaient très bien avec six instruments. J'en conclus donc qu'on peut faire sonner quelque chose avec une petite formation. En parallèle, j'ai écouté de nombreux enregistrements de jazz des années 50. Le mélange se fait dans mes oreilles. Je suis conscient qu'on ne peut pas rendre un son de Broadway, car il exige un orchestre complet. Toutefois, il est possible de servir les mêmes émotions avec moins de moyens, mais avec plus de trouvailles musicales. Nous avons plusieurs chanteurs ? Profitons de l'effet vocal, saisissant lorsque plusieurs interprètes chantent de façon mixte, sans avoir tous la même voix.

Ce qu'on n'a pas dans la fosse, on l'a sur le plateau. Quels que soient les moyens, il faut savoir s'adapter. un jour j'ai dû arranger "Luck be a lady". A force de tourner autour, j'ai choisi d'en faire une salsa : trois cuivres, un batteur, un percussionniste, toute proportion gardée, le morceau avait la même pêche que la version originale. Là, c'est vraiment de l'arrangement, mais avec le respect de ce que l'on reçoit en premier lorsqu'on découvre le morceau. Un jour, j'aimerais avoir des effectifs. A une époque pas si lointaine, des musiciens étaient dans la fosse en nombre et participaient de l'émotion que ressentaient les spectateurs. Cela reviendra sans doute.

Quels sont vos projets ?
Je travaille sur le prochain spectacle de Jean-Paul Farré, il sera entièrement chanté. Le texte est terminé, j'ai encore beaucoup à composer. Je travaille également avec Stéphane Laporte sur Les liaisons dangereuses. Le roman est transposé dans une autre époque, la musique s'en trouve influencée.

Ecoutez-vous toujours des comédies musicales américaines ?
J'essaie de me tenir au courant. J'ai découvert récemment Parade. On se dit que le genre est toujours vivant de l'autre côté de l'Atlantique. Sondheim reste une référence. Sinon, j'aime écouter toutes sortes de musique, y compris celles dans lesquelles je ne m'aventurerais jamais. En effet, j'aime bien savoir dans quel monde je vis, je fais mon marché avec mes oreilles. Je ne me limite en rien. Cela émoustille toujours les sens de rester curieux, d'écouter des choses, c'est toujours motivant : on se rend compte que le champ est infini.
01/10/2002, Rémy Batteault

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