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Avenue Q – Au numéro 1

Le lundi 1 mai 2006 à 0 h 00 min | Par | Rubrique : Grandes oeuvres

Un poster humoristique de Avenue Q ©DR

Un poster humoristique de Avenue Q ©DR

Un musical de Jeff Whity (livret), Robert Lopez et Jeff Marx (lyrics et musique)

Création
Ouverture sur Off-Broadway au Vineyard Theatre en mars 2003 et  au Golden Theatre sur Broadway le 31 mars 2003.

Les chansons principales
It Sucks To Be Me – If You Were Gay – Purpose – Everyone’s A Little Bit Racist – The Internet Is For Porn – Mix Tape – You Can Be as Loud as the Hell You Want – Fantasies Come True – My Girlfriend, Who Lives in Canada – There’s a Fine, Fine Line – There Is Life Outside Your Apartment – The More You Ruv Someone – Schadenfreude – I Wish I Could Go Back to College – The Money Song – For Now

Le synopsis
Princeton contemple son diplôme et se demande à quoi il va bien lui servir. Les habitants d’Avenue Q, Brian et sa fiancée Christmas Eve, Kate Monster, Rod et Nicky se lamentent d’avoir raté leur vie : chômage, célibat forcé, colocation difficile… C’est « Gary Coleman » (l’acteur principal de la série Arnold et Willy, ici utilisé en tant que personnage), lui aussi échoué dans ce coin défavorisé de New York, qui gagne la palme de la vie la plus misérable : ses parents l’ont mené à la faillite personnelle (l’histoire est vraie). Là-dessus, arrive Princeton qui cherche une location à petit budget sur Avenue Q. Nicky, pas très finement, essaye de faire comprendre à Rod que son orientation sexuelle ne lui pose pas de problème. Rod, républicain et gay refoulé, nie en bloc. Princeton avoue à Kate qu’il ne sait pas ce qui le motive dans la vie. Quant à elle, institutrice auxiliaire, elle veut ouvrir sa propre école spéciale pour les monstres. Princeton lui demande si elle est parente avec Trekkie Monster. Kate est outrée car elle trouve cette association raciste. Tour à tour, chacun reconnaît être un peu raciste, ce qui ne doit pas empêcher le respect d’autrui. Pour la première fois, Kate doit remplacer le professeur principal. Aux anges, Kate prépare son cours : une leçon sur Internet. Mais Trekkie Monster la déroute complètement quand il lui apprend que tout le monde visite des sites pornographiques. Princeton fait une compilation musicale pour Kate. Elle y voit une déclaration d’amour. En fait, ce n’est pas vraiment le cas, mais Princeton n’ose pas la décevoir et l’invite à un concert de Lucy dite La-Salope. Celle dernière le drague et lui dit qu’il ne devrait pas sortir avec des monstres. Kate se fâche et se saoule avec Princeton. Le soir même, ils couchent ensemble. La même nuit, Rod rêve que Nicky lui déclare son amour. Kate et Rod pensent avoir trouvé leur âme soeur et laissent éclater leur joie. Au mariage de Brian et Christmas Eve, Nicky et les autres parlent de l’homosexualité évidente de Rod. Ce dernier continue la mascarade en s’inventant une copine. Comme personne ne le croit, il se vexe et renvoie Nicky de l’appartement. Princeton avoue à Kate qu’il n’est pas prêt à s’engager avant d’avoir trouvé un but dans la vie. Kate lui répond qu’elle ne veut plus le voir.

Princeton est complètement déprimé, Brian et les autres le sortent en ville, où il rencontre Lucy. Ils couchent ensemble. De son côté, Kate analyse ses sentiments pour Princeton. Christmas Eve, psychologue, lui explique qu’il est normal de ressentir amour et haine pour la même personne. Nicky, désormais SDF, et Gary reconnaissent que cela fait du bien parfois de se réjouir du malheur des autres. Princeton, Kate et Nicky repensent avec nostalgie au temps béni où ils étaient encore étudiants. Mais il faut savoir tourner la page. Faisant la charité à Nicky, Princeton découvre qu’aider les autres procure du bien-être. Peut-être est-ce là son but ? Il décide de collecter de l’argent pour le projet d’école de Kate. Nicky, quant à lui, veut aider Rod en lui trouvant un boyfriend. Un mystérieux donateur fournit l’argent nécessaire, dix millions de dollars ! Kate et Princeton d’un côté, Rod et Nicky de l’autre, se rabibochent. Pour finir, un jeunot, copie conforme de Princeton au début de la pièce, arrive sur Avenue Q et ce dernier, encore tout électrisé par l’envie d’aider les autres, propose de le prendre sous son aile protectrice. Mais le nouveau lui répond assez sèchement qu’il peut bien se débrouiller tout seul. Princeton est désabusé. À la fin, une morale : sachons accepter le présent avec recul et philosophie.

Le thème
Apparemment, Sesame Street exerce une influence très forte sur la jeunesse américaine, à l’instar de notre L’Ile aux Enfants nationale qui reprend d’ailleurs de nombreuses séquences avec les muppets de Jim Henson. Les Américains gardent dans leur inconscient collectif les chansonnettes un peu niaises rythmées par l’alphabet et les suites de chiffres, les bons copains qui ne se quittent pas d’une semelle et les monstres dévoreurs de gâteaux secs. Jeff Marx et Robert Lopez, les auteurs de Avenue Q, ont dû bien s’amuser à écrire cette comédie qui parodie leurs souvenirs télé de jeunesse, tout en leur rendant un clair hommage, avec parfois un brin de nostalgie pour ce temps de l’insoucience.

Pour être clair, Avenue Q n’est pas un show pour les enfants. Les références au monde des adultes sont explicites et elles incluent même une scène de sexe plutôt osée entre deux marionnettes (« don’t put your finger there… ohh… put your finger there! »). Le programme indique d’ailleurs que Jim Henson et les producteurs de Sesame Street n’apportent aucune caution au spectacle. Le décalage avec l’univers des marionnettes enfantines est un des moteurs humoristiques de la pièce. C’est comme si nos héros imaginaires avaient grandi et débarquaient dans la vie réelle. Sur scène, le mélange entre de vrais personnages et les marionnettistes est superbement réalisé : très vite, on ne fait plus la distinction et les petits êtres de bourre et de poils, aux yeux figés mais expressifs, deviennent eux-mêmes des acteurs.

Le show est une suite de confrontations entre les niaiseries optimistes et simplistes de Sesame Street et la complexité de la vie quotidienne. Sur Sesame Street, Bert et Ernie étaient deux amis inséparables qui vivaient ensemble sans se poser de question et Coockie Monster passait son temps à manger des gâteaux. Rod, Nicky et Trekkie Monster sont leurs équivalents dans Avenue Q, mais tout n’est plus si idéal, puisque Rod est un trader appliqué et Nicky un parfait glandeur, donc pas vraiment du même cercle et surtout, le premier espère secrètement une aventure amoureuse avec le second… Quant à Trekkie Monster, il passe son temps à… se masturber sur Internet !

Il y a aussi des clins d’oeil aux séquences alphabétiques de Sesame Street, comme par exemple, quand, sur des écrans plats disposés de part et d’autre de la scène, le mot « purpose » (dessein) se transforme en « propose » (demander en mariage), propulsant Princeton dans des abîmes de perplexité. Et alors que les mots épelés pour les enfants de la télé étaient généralement courts et gentillets, Avenue Q dégaine un « schadenfreude », terme anglais d’origine allemande à peine prononçable et signifiant : réjouissance résultant du malheur des autres. Là encore, le décalage est évident.

Mais c’est surtout la partition qui fait la réussite de Avenue Q. Bien que les mélodies soient simples et peu originales, réduites à quelques notes parodiant les chansonnettes de Sesame Street, les dialogues pertinents et drôles s’enchaînent de façon fluide avec des variations de rythmes surprenantes en parfait accord avec les textes et avec les mouvements des marionnettes. Quelques expressions bien pesées sont devenues des classiques dans les conversations new-yorkaises entre jeunes, comme « it sucks to be me » (je galère). Des termes parfois assez crus, habituellement censurés sur les écrans américains et remplacés par des blancs ou des bips, peuvent faire une brutale intrusion au milieu d’une chanson mignonnette, déclenchant des rires immédiats dans une salle ravie d’échapper, pour un temps, au politiquement correct ambiant.

L’histoire derrière l’histoire
À New York, Avenue Q est devenu une sorte de mythe, le petit poucet issu de Off-Broadway qui vient ravir trois des plus prestigieuses récompenses des Tony Awards (meilleurs musical, partition et livret) au bulldozer Wicked, en 2004. Des références à l’inconscient collectif américain, mêlés à des thèmes engagés et modernes abordés sans concession par une équipe jeune et talentueuse, font le succès de Avenue Q.

Le succès perdure aujourd’hui, trois ans après, bien que le gros de la troupe originale soit dispersé. John Tartaglia (Princeton) s’essaye chez Disney à faire des émissions enfantines et Stephanie D’Abruzzo (Kate Monster, nominée comme meilleur rôle féminin aux Tony Awards) a rejoint la troupe de l’excellent I Love You Because sur Off-Broadway. Parti également, Rick Lyon, le créateur des marionnettes et du rôle de Trekkie Monster sur scène. Tartaglia et D’Abruzzo étaient devenus de sérieux marionnettistes au cours des ans (5 ans depuis le tout début), sous la supervision de leur collègue Lyon. Pour les remplacer, les producteurs ont d’abord essayé de recruter de véritables marionnettistes, en les formant au chant et à la comédie ; c’est dire l’importance qu’ils accordaient à l’animation parfaite des puppets. En fait, ils se sont rapidement aperçus que l’inverse était plus aisé. Le premier à montrer la voie est Barrett Foa (transfert de Mamma Mia), brillante doublure de John Tartaglia et occupant le rôle principal depuis son départ fin 2004.

Avenue Q est donc désormais solidement ancré dans le panorama new-yorkais. Mais le show subit un échec cuisant à Las Vegas : à l’époque, la production a préféré signer un accord d’exclusivité avec Steve Vynn, milliardaire local, qui lui réserve une salle de 1.200 sièges dans son nouveau casino (contre 800 au Golden Theater à New York), plutôt que d’organiser une tournée nationale, ce qui aurait été certinement plus conforme à l’esprit démocrate du spectacle. À l’été 2005, John Tartaglia et Rick Lyon rempilent pour six mois ; comme disait Harvey Fierstein, qui fait lui aussi la reprise de Hairspray à Las Vegas, les casinos sont capables de promettre de telles sommes pour lancer les spectacles avec la troupe originale qu’il est difficile de refuser de s’exiler dans le désert pour un temps. Mais la sauce ne prend pas pour Avenue Q. Plusieurs chansons sont sabrées, l’entracte est supprimé, le show réduit à 90 minutes… ce qui a pour effet de détourner les inconditionnels et de ne pas exercer plus d’attraction sur les autres. Le marketing et les public relations battent leur plein, en vain. Le show plein de poils manque-t-il de plumes pour le public de casino ? Les centres d’intérêt et le second degré de Big Apple ne parviennent-ils à passer la Bible Belt ? Le show qui a gagné le jackpot à New York sera remplacé à Las Vegas par Spamalot (Tony Award 2005) en juin 2006.

Juin 2006 est également la date de l’ouverture de Avenue Q à Londres. Quelques adaptations ont été réalisées pour une meilleure transposition au contexte anglais : Gary Coleman disparaît au profit d’une personnalité similaire plus médiatique localement (encore inconnue à l’heure où cet article est écrit) et le jaune remplace l’orange sur le logo du show, pour coller à la signalétique du « tube » londonien plutôt que du « subway » new-yorkais. Reste que Avenue Q devra prouver que les ressorts qui ont fait sa gloire à New York sont universels.

Un seul conseil aux lecteurs de Regard En Coulisse en Europe : foncez, les muppets ne vous prendront pas pour des guignols !

Version de référence
CD du Cast Original de Broadway (2003)

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