west side story paris Je sais, c'est complĂštement banal de dire que West Side Story fait partie de mes films cultes. Et quand on sait que c'est le film prĂ©fĂ©rĂ© de Chantal Goya et Jean-Jacques Debout, il n'y pas vraiment de quoi se vanter. La premiĂšre fois que je l'ai vu, je devais avoir 6 ou 7 ans. Le film passait à la tĂ©lĂ© durant les vacances de Noël, et ma soeur le regardait, affalĂ©e sur la canapĂ© marron du salon. J'en avais aperçu quelques bribes, me souvenant surtout de couleurs trĂšs marquĂ©es, et d'une cruche qui faisait la fofolle avec des chiffons en chantant "la la la la la la" (vous aurez bien Ă©videmment reconnu "I Feel Pretty"). Mais à l'Ă©poque, j'Ă©tais bien trop occupĂ©e à martyriser des insectes qu'à regarder un film en entier à la tĂ©lĂ©.

Ce n'est qu'au lycée que j'ai ressenti l'effet West Side Story de plein fouet. A l'époque, mon frÚre s'était procuré un décodeur pirate Canal Plus (ne le dénoncez pas, il est obsolÚte depuis longtemps) et j'avais profité d'une rediffusion dans le cadre d'un cycle quelconque pour enregistrer le film sur une cassette VHS. Oui, une VHS, le truc rectangulaire en plastique noir.
J'Ă©tais jeune, boutonneuse, je portais des lunettes rondes, j'Ă©tais super bonne en français et en biologie, et j'Ă©tais souvent toute seule dans mon coin. Vous voyez Ugly Betty ? Bon, vous enlevez quelques kilos, vous rajoutez des yeux bridĂ©s, et c'Ă©tait à peu prĂšs moi. Oui, oui, j'avais une frange. Bref.

DĂšs la premiĂšre vision du film, le processus d'identification fut total. ElevĂ©e dans une famille vietnamienne plutĂŽt traditionnelle, je me suis tout d'abord identifiĂ©e à Maria, jeune premiĂšre ingĂ©nue, partagĂ©e entre son envie de respecter un schĂ©ma familial et un dĂ©sir d'inconnu, de romanesque, d'inĂ©dit. Bien sûr, pour moi, à l'Ă©poque, l'inconnu se limitait aux interros surprises et aux nouvelles entrĂ©es dans le Top 50. C'est là que j'ai compris que la fiction Ă©tait dĂ©finitivement plus belle que la rĂ©alitĂ©.
En 1e, j'ai dĂ©couvert le plaisir d'ĂȘtre mĂ©chante, non, pas "mĂ©chante", disons plutĂŽt cassante, et dĂšs lors, je me suis prise pour Anita. L'ironie comme protection contre un mal-ĂȘtre personnel ? Mon mode de vie pour les prochaines dĂ©cennies à venir Ă©tait enfin trouvĂ©. Je ponctuais mes phrases de "ah !" ou de "ay ! ay ! ay !" pour montrer aux autres qu'il en fallait pas mal pour m'impressionner. Quand mes amies (oui, j'en avais quand mĂȘme quelques unes) disaient quelque chose de stupide, je leur rĂ©pondais : "Very smart, Maria, very smart". Mais au bout d'un moment, j'ai rĂ©alisĂ© que mon accent portoricain Ă©tait un peu ridicule et je me suis juste contentĂ©e d'ĂȘtre cassante, sans ajouter de "ay ! ay ! ay!", ni de mouvements saccadĂ©s de la tĂȘte.
J'ai fini par me focaliser sur Tony. Ce personnage, qui me semblait un poil fade au départ, a fini par incarner tout mes espoirs. "Something's coming" est devenu une sorte d'hymne personnel. Comme Tony, j'étais persuadée que quelque chose d'extraordinaire allait m'arriver. Avant de comprendre qu'il me fallait agir plutÎt que d'attendre.

A 18 ans, West Side Story faisait donc partie intĂ©grante de ma vie. Et mes parents ont longtemps maudit le jour oĂč je me suis procurĂ© le 33 tours. Oui, oui, un 33 tours. Le truc rond en vinyle noir.

Pourtant, c'est sans attente particuliĂšre que je me suis rendue à la gĂ©nĂ©rale de presse de West Side Story dimanche dernier. La premiĂšre fois que j'ai vu cette oeuvre sur scĂšne, c'Ă©tait prĂ©cisĂ©ment au ChĂątelet, au dĂ©but des annĂ©es 90. J'Ă©tais encore dans la pĂ©riode oĂč je connaissais le film par coeur et le dĂ©coupage quelque peu diffĂ©rent de la version scĂšne m'avait dĂ©concertĂ©e (le ballet "Somewhere", "America" chantĂ© uniquement par les filles, par exemple). Quelques annĂ©es plus tard, la version au Palais des Sports (avec un dĂ©licieux Max Von Essen dans le rĂŽle de Tony) ne m'avait pas complĂštement convaincue non plus et l'horrible configuration du lieu y Ă©tait pour beaucoup. Laissons donc le Palais des Sports à Obispo et Florence.

Autant le dire tout de suite, dĂšs les premiĂšres notes, j'ai eu l'impression de retrouver mes 18 ans. EnveloppĂ©e dans la somptueuse musique de Bernstein, j'ai commencĂ© à pleurer (moi qu'on surnomme parfois Mme Mao pour signifier que j'ai un coeur de pierre). D'un coup sont revenues toutes ces Ă©motions d'une autre Ă©poque : cette envie d'inconnu, cette dĂ©licieuse peur mĂȘlĂ©e d'excitation de s'aventurer sur des sentiers interdits, cette soif de romanesque, ce besoin d'amour passionnĂ©, entier, sans compromis et cette conviction naïve qu'on pourrait mourir par amour. J'ai rĂ©alisĂ© que les mĂȘmes scĂšnes me bouleversaient toujours autant (la premiĂšre rencontre de Tony et Maria) et que les mĂȘmes personnages me touchaient toujours autant (magnifique Anita).
Alors, bien sûr, on a tous pris des rides depuis notre premiĂšre vision de West Side Story, mais il est des choses qui ne vieillissent pas, cette Å“uvre par exemple, tout comme certains sentiments qui continuent à nous animer et à nous faire avancer. Et finalement, ça a quelque chose de rĂ©confortant, voire d'Ă©mouvant.

(Photo : Alexander Wulz)