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Bruno Fontaine – Il connaît la chanson !

Le lundi 1 décembre 2003 à 0 h 00 min | Par | Rubrique : Rencontre

Bruno Fontaine ©DR

Bruno Fontaine ©DR

Bruno Fontaine, quel est votre parcours ?
Je suis issu d’un milieu musical amateur dans le plus beau sens du terme : mon père, professeur d’anglais, s’occupait de plusieurs chorales. D’ailleurs c’est pour l’une d’elle que j’ai écrit mes premiers arrangements, à neuf ou dix ans… Tout le monde chantait autour de moi, j’ai presque naturellement commencé le piano à trois ans et demi ! J’ai gardé une imprégnation évidente pour la chanson française, celle des Brel, Brassens, Ferré, Catherine Sauvage ou Barbara. Cela déterminera plusieurs tournants de mon parcours artistique, puisque j’ai très vite été intéressé par l’arrangement pour la chanson.

Le théâtre musical est venu plus tard, comme pour beaucoup par le biais dérivé des Etats-Unis. Je me souviens encore du choc qu’a représenté, à onze ans, la découverte de Chantons sous la pluie. De la même manière, Les parapluies de Cherbourg ont été un grand choc pour le gamin musicien que j’étais. J’écoutais en boucle ces musiques. Très rapidement, je me suis dit que l’on pouvait faire des choses formidables avec des chansons qui racontent des choses. A chaque fois que j’ai arrangé pour des chanteurs, j’ai toujours eu envie de raconter musicalement une histoire parallèle à celle de la chanson. J’avoue avoir eu la chance de travailler souvent sur des répertoires forts, que ce soit avec des gens comme Ute Lemper où l’on a ré-exploré le répertoire très théâtral de Piaf ou de Marlene Dietrich. Le théâtre musical, j’en fais donc systématiquement !

Comment a débuté votre activité professionnelle ?
Je suis entré au Conservatoire de musique de Paris très jeune et en suis donc sorti très jeune… Vers 14 ans, je me trouvais dans une situation bizarre : mon cursus était quasiment terminé, je ressentais une certaine fatigue, une certaine usure face à tous les concours, la compétition, même si tout s’est bien passé. Vers 17 ans, j’ai fait ma crise existentielle ! D’autant que je trouvais le monde du classique très sclérosé. Mon père animait, en plus de ses activités, une émission musicale. Un jour il reçoit François Rauber, l’arrangeur de tous les chanteurs de mon enfance. Il lui a parlé de moi, nous sommes entrés en contact. Je lui ai joué du piano, l’ai bombardé de questions sur le travail qu’il a fait pour Brel, et pour lequel j’ai une admiration sans borne. Il m’a emmené en studio et quelques mois plus tard il m’a appelé pour me proposer de travailler pour le disque que Mireille Mathieu devait enregistrer à Los Angeles, produit par Paul Anka. « Est-ce que cela vous amuserait ? » me demande-t-il… Et comment ! Je me retrouve donc, à 19 ans, dans une chambre du Beverly Hills Hotel, chargé d’apprendre les chansons à Mireille Mathieu. Je côtoyais des arrangeurs mythiques comme Don Costa qui a travaillé pour Sinatra, c’était assez étrange. Ce fut le premier pas dans le monde de la variété. Mon but, si je restais dans cet univers, serait pour moi d’écrire des arrangements. C’est ce que j’ai fait.

La grande rencontre fut Julia Migenes. Carmen venait de sortir. Un jour, elle doit faire une émission chez Drucker et cherchait un pianiste. On m’a appelé, je ne la connaissais pas. Immédiatement, le courant est passé. Si l’on s’est juste vus le temps de l’émission, elle m’a contacté des Etats-Unis quinze jours après pour que je collabore avec elle sur son nouveau show. Nous avons travaillé quasiment douze ans ensemble, à faire des concerts partout avec des orchestres de 25 musiciens, ce qui paraît un luxe aujourd’hui. Cela m’a ouvert de nombreuses portes, les choses se sont enchaînées.

En parallèle, je continuais mon piano en pensant à la musique classique. J’ai ensuite rencontré Ute Lemper puis Lambert Wilson, nous avons fait pas mal de spectacles ensemble. A côté de cela j’ai fait des incursions plus « déjantées » avec des gens comme Alain Chamfort, Mylène Farmer ou Johnny Hallyday pour son premier Bercy en 1987, et sentir une foule de seize mille personnes acclamer son idole, ce n’est pas rien, on ne le vit pas dans le classique ni dans une variété plus normale ! Je ne regrette pas d’avoir fait toutes ces choses différentes qui m’ont amusé, même si je ne les referais plus aujourd’hui.

Et votre rencontre avec Ute Lemper ?
La rencontre avec Ute Lemper m’a recentré sur quelque chose de très créatif, nous avons une relation formidable dans le travail, qui a commencé sur les chapeaux de roue. Son premier coup de fil, c’était fin novembre, alors qu’elle faisait son spectacle sur Kurt Weill aux Bouffes du Nord. Elle m’a parlé du spécial que lui proposait la BBC pour la fin de l’année autour de Piaf/Dietrich intitulé Illusions. Je me suis retrouvé deux jours après à Londres à écrire, durant quinze jours, dix-huit arrangements… Une connivence très rapide s’est installée. J’avais avec elle une liberté totale de travail. Elle avait coutume de dire que je traduisais en musique ce qu’elle avait dans la tête. Le travail avec Ute m’a donné envie de retourner vers le classique. Mon parcours est coloré et varié, je pense que ce sera toujours le cas…

Quant à votre travail pour le cinéma ?
La musique de film était quelque chose que j’avais en ligne de mire. Mais, après une expérience malheureuse, j’ai préféré attendre que les choses viennent. Mon premier véritable contact fut Alain Resnais pour On connaît la chanson.

Comment a débuté l’aventure de Pas sur la bouche ?
Avec Alain Resnais, tout commence par un coup de téléphone. Il me dit : « voilà Bruno, c’est l’appel traditionnel durant lequel je vais vous dire avoir un rêve, il faut que vous me disiez si on peut le réaliser ou pas« . Je ne connaissais pas cette partition. Nous nous sommes vus, j’ai déchiffré paroles et musiques devant lui, en interprétant tous les rôles. J’étais épuisé à la fin de la journée ! Nous nous sommes aperçus que le matériau était là, le livret tenait bien la route. Lors de nos premières discussions, le casting n’était pas définitif. Rapidement, je lui ai proposé de faire chanter les acteurs. Je l’ai convaincu en les faisant répéter. Nous avons essayé, tous se sont pris au jeu. La marge de progression était formidable : en les ayant vu deux fois une heure, les progrès étaient patents, le pari réalisable. Le second choix artistique s’est porté sur la forme orchestrale, qui devait couvrir tous les timbres. J’ai donc opté pour une formation de chambre de quatorze musiciens. Yvain était allé aux Etats-Unis, il semblait clair que le jazz l’avait marqué. Tout s’est fait à une vitesse incroyable : début octobre j’ai fait une maquette pour les acteurs, nous avons enregistré les orchestres vers le quinze décembre.

Dès que les chansons étaient répétées pour le jeu, nous allions en studio les enregistrer. Nous avons été très vite conscients que la manière dont seraient chantées et jouées les chansons sans l’image allait orienter le jeu devant la caméra. C’est ainsi qu’il existe plusieurs versions de certaines d’entre elles, une « friponne », une « sage », surtout pour celles qui demandent beaucoup d’énergie et de jeu. Je garde un souvenir formidable de l’enregistrement avec tous les acteurs. Une fois le stress dépassé, on s’est beaucoup amusé. Le 15 février, tout était enregistré, prêt à tourner. J’ai rarement rencontré une telle fluidité dans le travail. Comme le terrain était plus dangereux pour eux à cause du chant, l’équipe s’est retrouvée très soudée, ils s’entraidaient beaucoup. Beaucoup de conflits d’ego ont été ainsi évités !

Et par la suite ?
Je suis allé régulièrement sur le tournage. L’équipe du son a fait un remarquable travail pour la synchronisation. J’ai retrouvé Alain début juillet pour découvrir le premier bout à bout. Cette découverte des fils entre mon travail et la mise en scène de Resnais m’a ému. C’est rare pour un musicien que la musique soit composée avant le tournage, et de découvrir les images presque plaquées dessus. Nous avons vite défini nos envies sur la musique additionnelle, enregistrée au mois d’août.

Avec Alain, toutes ses remarques sont tellement argumentées que la discussion est génératrice d’avancement. Nous ne sommes pas dans la configuration de certaines personnes qui ergotent sur des choses qui n’en valent pas la peine. Alain Resnais sait ce qu’il veut. Quelle aventure délicieuse. Je l’ai d’autant plus appréciée que je sais que cela ne se renouvelle pas souvent dans une carrière.

Cette expérience vous a-t-elle donné envie de poursuivre votre travail pour le théâtre musical ?
Sans conteste, oui. Le seul bémol est que, après avoir travaillé avec des gens de cette qualité, je ne m’embarquerais pas sans de sérieuses garanties. J’aime bien sentir un côté artisanal, « bel ouvrage ». Je me souviens encore avec émotion de ma première rencontre avec Alain pour On connaît la chanson. Je m’attendais à un rendez-vous business, en fait je suis arrivé à 14 heures et en suis ressorti à 21 heures ! Nous avons parlé beaucoup de musique, c’est un fin connaisseur. Pour tout ce qu’il aborde, il a une approche compulsive : il va tout écouter du compositeur auquel il s’intéresse. Des gens de cette qualité sont rares, ils vous poussent à mettre la barre très haut.

Parlez-nous de votre rencontre avec Sondheim ?
Durant la tournée de City of Strangers, spectacle dans lequel Ute Lemper interprétait du Sondheim, nous avons fait le festival de Tanglewood, à côté de New York. Avant le concert, on nous dit que le compositeur est dans la salle… Nous étions assez impressionnés. Il est venu nous féliciter et nous inviter à dîner chez lui. Ce fut une soirée magique. C’est un être brillant, tellement drôle et intelligent. Rapidement je me suis retrouvé derrière le piano à interpréter des préludes de Debussy, cette musique française que Sondheim adore et dont il s’est souvent inspiré. Il m’a dit des choses très gentilles sur les arrangements que j’avais fait autour de ses chansons, content que j’aie osé le « bousculer » alors que les Américains n’osent pas triturer ses mélodies. Il nous a beaucoup parlé de sa rencontre avec Bernstein et l’écriture de West Side Story, pour lui la chance de sa vie, même s’il ne fut que parolier. Ce fut une soirée qui s’est terminée très tard, ce fut très touchant. Tout comme Resnais, il possède une culture protéiforme tout en restant bon vivant, très drôle.

Je garde un souvenir très ému de cette soirée. Nous sommes encore en contact. Nous avons ce projet, avec Lambert Wilson, de spectacle autour de lui à la Cité de la Musique en juin. Les gens ici le connaissent très peu, c’est dommage.

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