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Caroline Loeb : « Sagan m’a autorisée à parler de moi-même. »

Le lundi 16 décembre 2019 à 12 h 39 min | Par | Rubrique : Rencontre

La chanteuse poursuit son spectacle parisien. Elle sera sur la scène de l’Archipel le 30 décembre et les premiers jours de janvier 2020 pour « se chanter et se raconter ».

                      Caroline Loeb ©Emmanuel Chandelier

Avant d’aborder votre spectacle Chiche !, revenons sur ce très bel album Comme Sagan, sorti l’année dernière. Comment est-il né ?

J’ai commencé à jouer le spectacle Françoise par Sagan, inspiré de ses interviews, et un copain m’a envoyé un double coffret de chez Frémeaux avec des chansons de Sagan. Un temps j’ai mis ce disque de côté… Le spectacle prenait avec le public et avec la critique, et tout d’un coup je me suis dit : « Sagan ? Des chansons ? » Je suis revenue dessus. J’ai alors décidé de faire un album. Il est vraiment dans la lignée du spectacle.

Comment l’avez-vous composé ?
C’est un mélange de choses. Il y a d’abord une chanson dont Sagan a écrit les paroles, « Sans vous aimer », interprétée à l’époque par Juliette Gréco. Il y a aussi deux textes d’elle : « Maisons louées » et « Bonjour New York » mis en musique par Wladimir Anselme et Jean-Louis Piérot ; et le reste, ce sont des titres que j’ai écrits ou coécrits ou fait écrire ! J’ai donné à Pascal Mary, qui m’avait déjà fait des chansons pour le spectacle George Sand, ma vie, son œuvre, une phrase extraite de Françoise par Sagan, « Si on est un tant soit peu sensible, on est écorché par tout, et tout le temps. », et il m’a offert « À tout l’on s’écorche » qui, pour moi, est un bijou. Sur « On ne sait jamais ce que le passé nous réserve », j’étais très heureuse de retrouver Pierre Grillet, mon coauteur de « C’est la ouate », pour jouer avec cette phrase à tiroir de Sagan qui était dans le spectacle. « Toxique », je l’ai écrite seule. C’est le titre d’un des livres de Sagan dans lequel elle raconte sa cure de désintoxication à Garches. Cela m’a plu de faire quelque chose d’un peu « gainsbourien » avec les rimes en ic, en ix, comme Gainsbourg avait fait les rimes en ex pour Françoise Hardy. La réalisation de l’album par Jean-Louis Piérot, l’acolyte d’Etienne Daho depuis 30 ans, est magnifique ; il a réussi à faire cohabiter des choses très différentes…

Venons-en à votre spectacle Chiche ! Ce qui frappe, c’est que les chansons de l’album dont nous venons de parler prennent un autre sens et semblent parler de vous…
Tout à fait. Je voulais faire entendre ces chansons sur scène, parce que j’adore ces moments de contact avec le public et j’ai cherché, à chaque fois, à connecter les chansons à des choses personnelles, des moments de ma vie. En vérité, le spectacle Françoise par Sagan comme l’album parlent d’elle autant que de moi. Le point de départ, c’est Sagan, mais le point d’arrivée, ce sont des choses intimes, profondes, des choses qui me touchent sur la mort, sur le temps, sur la littérature… Sagan m’a fait un cadeau incroyable : elle m’a finalement autorisée à parler de moi-même. Elle m’a autorisée à raconter enfin des choses de ma vie que je n’osais pas raconter avant, je n’étais pas sûre que ça intéresserait les autres. Et en fait, c’est l’inverse, cela touche vraiment… et des gens de tous les âges.

Sur scène, vous ne reprenez que deux chansons de vos anciens albums, et tout le reste est extrait de ce dernier album. Vous n’avez pas envie de faire un concert avec vos anciens titres ?
Il y a un petit bout de « C’est la ouate », parce que j’avais envie de m’amuser avec, et « Crime parfait » de l’album précédent, c’est tout. Le reste, en effet, c’est l’album Comme Sagan. L’objet du spectacle était vraiment de chanter cet album-là. Ce qui me plaît, c’est le côté music-hall, cabaret… raconter des choses et après, chanter des chansons… Ce qui m’amuse, c’est de passer d’un épisode un peu trash sur les strip-teases forains qui se terminent par « ils pouvaient pas crier à poil parce que je l’étais déjà » à « À tout l’on s’écorche », et faire des espèces d’ascenseurs émotionnels. Je pense que c’est sur les fragilités, sur les contrastes que l’on touche les gens. Quand on les a fait rire sur un sujet, ils sont ouverts et là, on peut les cueillir en allant sur quelque chose au bord du gouffre… Mais faire un concert et uniquement chanter ? Je ne vois pas l’intérêt pour moi !

Vous avez pourtant de très belles chansons sur vos albums précédents comme « Vagues » ou « Accointances », d’autres très drôles comme « L’Aboureuse » ou « L’Éponge »
« C’est la ouate » n’est pas drôle en vérité. Tout le monde a pensé que c’était drôle et sexy, ça ne me gêne pas ; les gens perçoivent les choses comme ils veulent, mais pour moi, c’est un texte plutôt noir. Dans le troisième couplet, j’ai écrit : « amour par terre, et somnifères » ; il n’y a pas franchement de quoi se taper sur les cuisses de rire… C’est une chanson sur un retour de fête de quelqu’un qui est dépressif ! C’est un peu un malentendu… comme « Marcia Baïla ». Cette chanson, dès qu’on l’entend, et moi la première, on se lève et on danse, il y a une énergie de dingue, mais c’est quand même une chanson sur la mort.

Trois musiciens vous accompagnent sur scène. C’est la première fois que vous êtes aussi nombreux ?
Oui. J’ai une chance incroyable d’avoir Stéphane Corbin, Yorfela et Benjamin Corbeil avec moi. Ils sont vraiment exceptionnels, non seulement comme musiciens, mais comme personnes. Avec eux, tout passe. On peut se vanner sur tout ! Ce qui fait que sur scène, je me sens extrêmement libre et vraiment acceptée dans tout ce que je peux dire de plus trash, de plus gonflé… c’est très agréable ! Ils sont mon premier public et sont vraiment avec moi… et je crois que le public le ressent.

Vous avez dirigé à plusieurs reprises des femmes seules en scène (Judith Magre, Isabelle Alonso, Lio, Viktor Lazlo, Caroline Montier…), vos spectacles parlent de Françoise Sagan, Mistinguett, George Sand, Tallulah Bankhead… Êtes-vous une artiste féministe ?
J’ai mis en scène des hommes aussi : Michel Hermon dans cinq spectacles, les mecs du Weeper Circus… Mais évidemment, le propos féministe est quelque chose qui me touche beaucoup. Tout ce que je fais depuis des années est autour de femmes libres, de femmes fortes, de femmes qui réinventent une place de femme dans le monde. Défendre Mistinguett, Sagan ou George Sand, c’est une évidence parce qu’elles m’ont permis de grandir comme artiste et comme femme. Marlène Dietrich, Joséphine Baker, Mae West… j’ai tout un panthéon de super copines… ce sont des femmes qui permettent de se dire : c’est ce genre de place qui me plaît et je peux exister dans le monde à ce genre de place… Mais je peux dire aussi que les romans Le Chagrin de Lionel Duroy ou Mars de Fritz Zorn ont résolument changé ma vie… Personnellement, je ne crois pas à une écriture féminine ou à un regard féminin, je crois qu’il y a des gens qui ont du talent et des gens qui n’en ont pas. Je pense que des femmes peuvent avoir un rapport très viril au monde et à l’écriture, et des hommes des sensibilités très féminines. Les deux m’intéressent. Dorothy Parker, qui a été mon idole quand j’avais vingt ans, a une écriture au scalpel, au vitriol… c’est noir, c’est brillant, c’est très drôle, j’ai envie de dire : c’est pas de l’écriture de gonzesse ! Et Proust, c’est une sensibilité à fleur de peau qu’on pourrait dire aussi féminine…

Vous avez fait beaucoup de choses très différentes, vous êtes une touche-à-tout. Y a-t-il encore un domaine dans lequel vous ne vous êtes pas aventurée et vers lequel vous aimeriez aller ?
J’ai un vieux rêve : mettre en scène de l’opéra. Je suis dingue d’opéra. Comme je le disais dans le spectacle, je me shootais à Verdi et à Mozart quand j’étais petite. L’opéra m’a scotchée, collée au plafond. J’adorerais en mettre en scène.

Quels sont vos projets ?
Écrire. Sur Facebook, la page consacrée au Palace a publié une photo de moi à une fête en 78. J’ai passé dix ans de ma vie là-bas ! Je l’ai repostée sur Instagram — c’est aussi un clin d’œil au spectacle — et quelqu’un que je ne connais pas m’a écrit : « Pourquoi vous ne raconteriez pas vos années 80 ? » Je me suis dit que c’était une très bonne idée… J’ai des choses à dire sur ces fameuses années 80 qui font tellement fantasmer les gens, mais ce n’était pas que paillettes et boule tango ! C’est vrai que j’ai déjà écrit sur cette époque, mais c’était un beau livre avec des photos, et quelques anecdotes. Là, l’idée ça va être de creuser plus sur ce que j’ai vécu, de vraiment raconter…

C’est pour quand ?
Je dois commencer à écrire tout à l’heure… (rires) Le livre est fait, je n’ai plus qu’à l’écrire, comme disait Flaubert !

Chiche ! au théâtre de l’Archipel les 30 décembre 2019, 2 et 3 janvier 2020 à 21 h ainsi que le 4 janvier à 16 h et 21 h.
Réservations sur www.larchipel.net

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