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Encore un tour de pédalos (Critique)

Le dimanche 5 décembre 2010 à 12 h 00 min | Par | Rubrique : Critique, Théâtre musical

Lieu : Théâtre du Rond-point, 37-43 Avenue Franklin Delano Roosevelt 75008 Paris, M° : Franklin D Roosevelt
Dates : Du 18 au 30 janvier 2011.
Horaires : Du mardi au samedi à 19h. Le dimanche à 17h.
Tarifs : De 27,50 à 42 €.

écrit, mis en musique et mis en scène par Alain Marcel collaboration artistique Grégory Antoine
avec Yoni Amar, Philippe d’Avilla, Steeve Brudey, Djamel Mehnane

Arrangements et piano Stan Cramer lumières Pierre Peyronnet
costumes Jef Castaing
chorégraphie Mary-Laure Philippon
son Hervé Lombard

L’archétype du gay peut aller se rhabiller. Numéros trashs, chansons douces ou dures, Alain Marcel, trente ans après Essayez donc nos pédalos, créé en 1979, revient tirer à vue sur les nouveaux moralisateurs, les amalgames honteux et l’homophobie latente. Objet provocateur, insolent et salubre, Encore un tour de pédalos travaille au corps le retour en force de l’hypocrisie sournoise et de la bonne marche à suivre. Vulgaire et raffiné, sensible et explosif, hargneux et caressant ; monstrueusement gay.

Notre avis : Couronné, à juste titre, d’un Molière pour L’opéra de Sarah, Alain Marcel revient non pas avec la seconde, et très attendue, partie de ce spectacle,  mais néanmoins avec une suite : celle qu’il donne à un spectacle créé en 1979 : Essayez donc nos pédalos. Créée par l’auteur, Alain Dussarat et Jean-Paul Muel, cette oeuvre a marqué en son temps la culture gay. Rappelons que l’homosexualité était encore considérée comme une maladie. Autant dire que ce spectacle avait sans nul doute un rôle salutaire par son militantisme, son irrévérence et son humour. Sans se tromper on peut dire que ces pédalos, à l’instar de mouvements américains et français ont participé à leur niveau pour que l’homosexualité, y compris dans le monde artistique, sorte du cliché, de l’image d’Epinal et de la caricature plus ou moins homophobe. Un combat nécessaire. En 2010 les choses ont fort heureusement changé et si la lutte pour le droit à la différence et l’indifférence est toujours d’actualité, les moyens pour y parvenir se sont largement diversifiés. Dans ces nouveaux pédalos, Alain Marcel semble poursuivre dans la lignée du premier spectacle : en forçant le trait (à commencer par le choix du sous-titre du spectacle : « Je hais les gais », qui donne son titre à la première – longue – chanson). Présenté plus sous une forme de concert que de cabaret, le spectacle égrène, par la voix de quatre figures emblématiques du gay d’aujourd’hui (le Français de souche, le Juif, le Beur, le Black) des chansons comme autant de scènettes. On y placarde ces gais dans leurs pires travers, ceux où ils se sont eux-mêmes enfermés, on parle aussi, et c’est un aspect positif, de drames, comme par exemple des pays où l’on meurt encore pour crime d’homosexualité.

Les chansons s’enchainent donc avec plus ou moins de bonheur. En effet la provocation revendiquée finit par lasser, surtout lorsqu’elle est servie par des jeux de mots peu inspirés (« Je suis Dieu : I’m gode ». Well, well, well…). Il manque assurément à cette entreprise de la douceur, de la tendresse et le recul qui permettrait de parler au plus grand nombre. Si certains airs touchent, comme « Souris de penderie », « Iles et ailes », « Entre amis et amants », l’utilisation à dessein de termes crus dans nombre de textes ennuie plus qu’il ne choque. La revendication a toujours un intérêt, mais quand elle marque par sa naïveté, elle risque fort de manquer son but.

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    ENCORE UN TOUR DE PEDALOS

    ENCORE UN TOUR DE PÉDALOS ( Je hais les gais )

    Spectacle total et autodérision décapante !

    Il ne manque pas d’air, Alain Marcel, de nous concocter Encore un tour de pédalos… et n’oublions surtout pas le sous-titre étrange et provocateur (Je hais les gais), plus de trente ans après Essayez donc nos pédalos : on pourrait croire qu’il y avait moins à dire sur le sujet et que les avancées du mouvement LGBT avaient annulé la charge téméraire et libératrice du spectacle de 1979. Surtout pas ! Alain Marcel sait que rien n’est définitivement gagné pour le droit d’aimer qui l’on aime, quand on aime à contre-courant de la plupart des autres, et que certaines avancées dans ce domaine, très localisées sur le globe terrestre, n’empêchent pas de mettre en garde, de rester vigilant, d’asseoir encore et toujours notre différence, notre identité, notre diversité… tout en sachant vitupérer les gais quand ils se croient aveuglément les reines ou les rois. Sans rien renier des acquis des trente dernières années, Alain Marcel fait un portrait au tendre vitriol, loin des modes, des revues branchées, des communautés métropolitaines ! Il lui fallait une nouvelle fois faire une déclaration d’amour et de satire vache aux pédalos de 2011 : qui aime bien châtie bien, selon l’adage antique, et la force d’Alain Marcel, c’est d’en faire un spectacle total, pour les yeux, les oreilles, les méninges et le cœur, un beau spectacle culotté, émouvant, hilarant, grinçant et décapant à la fois !

    Car il en faut de l’audace et de l’invention pour nous embarquer dans ce spectacle à cinq garçons en scène, quatre acteurs-chanteurs-danseurs et un pianiste, côté jardin, vêtu de noir à son piano noir, spectacle sobre pour les moyens mis en œuvre, mais rehaussé par les éclairages, ciselé par les textes des répliques et des chansons – petit aparté : ErosOnyx Éditions ne serait pas peu fier de les publier – , époustouflant de légèreté par les métamorphoses des acteurs toujours en scène, leurs talents pour dire, chanter et danser le spectacle. Épure et variété, rencontre réussie de deux esthétiques complémentaires.

    Autre paradoxe constant et réussi, même si le public doit accepter de se sentir pris dans le curieux malaise de l’alternance entre charme et baffes en pleine gueule – le pari était loin d’être gagné d’avance – : Encore un tour de pédalos nous tourneboule de tendresses en vacheries, dans un enchaînement non-stop d’une heure trente où le brio du spectacle ne court-circuite jamais le doux-amer des messages. Tendresse véritable par exemple pour le parcours du combattant des sodomites, bougres, invertis, tantes, folles, pédalos, pédés, homosexuels, avant de pouvoir tout simplement devenir homos dans les années 1970, bien avant qu’on nous gratifie de l’ambigu vocable anglofrancosaxon de gais. Le spectacle évoque sobrement, douloureusement, les martyrs du triangle rose chez les nazis et dans tous les pays conquis par les nazis, mais aussi les martyrs d’aujourd’hui, ceux de l’homophobie ordinaire et extraordinaire autour de nous, ceux de tous les fanatismes politiques et religieux qui sèment encore la terreur sur Terre : la pendaison en Iran est le pic non immergé et notoire d’un iceberg de barbarie qui nous glace toujours le sang en 2011. Iceberg dont fait partie la mise à l’index judaïque, islamique et catholique du préservatif et de ce que les religions, quand elles se fondent sur leurs dogmes et leurs saintes Ecritures, nomment « culture de mort ». Oui, Alain Marcel a raison de rappeler qu’à tous ceux qui crient haineusement « Habemus Papam », il faut opposer la parole de plaisir et d’amour « Habemus corpus ».

    Tendresse aussi, toute de dentelle, pour le placard où il nous a fallu passer, entre les robes ou les fourrures de maman, selon notre classe sociale : dans un ensemble de chansons savantes et prenantes, nous tenons ici à rendre un hommage tout particulier à la « petite souris de penderie, petit rat de placard », texte touchant et mélodie exquise de poésie rose et grise. Le piano, délicatement parfois, violemment d’autre fois, souligne la gamme multiple de couleurs qui parcourent le spectacle.

    Mais la tendresse, comme l’annonce le sous-titre, n’exclut surtout pas la franchise ! Les gais, trente ans après Essayez donc nos pédalos ! peuvent aussi être haïssables et, pour reprendre les termes d’Alain Marcel dans le numéro 162 de Têtu, son nouveau spectacle ne se veut surtout pas simple reflet de notre temps, mais spectacle « politiquement incorrect », créé pour l’amour des pédalos irrécupérables par quelque conformisme que ce soit justement !

    Le spectacle ne donne jamais dans la bluette ou l’idéalisation : il n’épargne pas, entre autres, la jungle de la drague gaie, cet amour-propre qui hante les lieux noirs plus souvent que le besoin d’amour… Ni les marottes des folles chics et hyper droitières qui veulent que tout rapporte, les garçonnières comme les bergères Louis XV, qui vont jusqu’à s’offrir les doux services licencieux d’un livreur, en le payant avec des tickets de stationnement et se gargarisant, après son départ, de la joie fielleuse qu’il ne pourra jamais « se payer une voiture »… Le rire devient jaune devant les Marie-Antoinette de la gaytude ! Mêmes sarcasmes devant les gloussements des tantes incurables qui voient du gay partout, chez tous les présidents surtout, foi de folles hystériques…. Alain Marcel va même plus loin dans le regard porté sur les revendications de certains gais d’aujourd’hui : n’y aurait-il pas un soupçon de haine de soi rampante dans le caprice d’avoir tout comme un couple normal ? La charge est amère contre le « Marais-cage », où le dernier cri est d’avoir un bébé pour snober les pauvres ploucs qui ne sont que pédés !!!

    On l’aura compris : Alain Marcel ne cherche pas à ne se faire que des amis dans le milieu gai, il monte un spectacle de poète bien décidé, comme il y a trente ans, à ne rien perdre de la saveur soigneusement observée par lui des pédalos d’aujourd’hui. Comme si être homo, c’était naturellement savoir rire de soi ? Ni folle, ni Pierrot, un esprit mêlé d’émotion et de dérision, servi ici par un talent très personnel d’artiste. Les quatre « personnages multiples » sont stupéfiants. Physiquement. Vocalement. Gymnastiquement. Chorégraphiquement. Avec ce mélange de naturel et de charme sexy selon les variations des habillages, déshabillages, et éclairages. Ils viennent d’horizons géographiques divers, ce qui donne de l’empan à la modernité du spectacle : deux blancs, un beur, un noir, trois couleurs de peau qui vont bien ensemble et cassent les frontières physiques et morales. Hymne aux homos qui passent allègrement les barrières religieuses, ethniques, sociales et psychologiques : le spectacle, on l’a compris, ne s’arrête jamais à la seule dérision, il est tout entier fait d’ouverture. Dés ses premières minutes, on nous fait passer de la haine de soi à l’amour de soi, comme si la vérité était toujours dans l’oscillation de l’émotion et de l’ironie, du chaud et du froid. L’éventail des possibilités vocales de ces quatre garçons en est aussi l’expression : ils peuvent aller des piaillements suraigus du caca de fiotes perdues au velours baryton des cuirs mâles et à la schlague virilo-tranchante des homophobes de tout poil.

    Ce spectacle est un alcool qu’on peut savourer ou ne pas pouvoir avaler : c’est sa force, comme est inouïe l’énergie des acteurs et du pianiste. Comment peut-on garder le souffle ou la main à ainsi jouer, parler, chanter, danser, changer en quelques secondes de look, de voix, de peau… ? Alcool fort et mécanisme de parfaite précision. (Je hais les gais). Comme Genet fait dire à ses personnages : « Je te hais d’amour ». Sans doute Alain Marcel ne peut-il dire son amour que comme ça, rose et noir, caresse et trique, et toujours poésie à l’esprit vif. Bravo, les pédalos !

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