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Gypsy – Une biographie détournée en fable musicale

Le jeudi 1 mai 2008 à 0 h 00 min | Par | Rubrique : Grandes oeuvres

Gypsy avec Patti LuPone (2008) ©DR

Gypsy avec Patti LuPone (2008) ©DR

Une comédie musicale américaine de Jule Styne (musique), de Stephen Sondheim (lyrics) et d’Arthur Laurents (livret) basé sur l’autobiographie de Gypsy Rose Lee (Louise Havoc).

Création
A New York le 21 mai 1959 au Broadway Theatre, à l’affiche pour 702 représentations.

Mise en scène : Jerome Robbins
Production : David Merrick et Leland Hayward
Avec : Ethel Merman, Jack Klugman, Sandra Church, Lane Bradbury.

Principales chansons
Let Me Entertain You – Some People – Small World – Little Lamb – You’ll Never Get Away From Me – Mr Goldstone I Love You – If Mamma Was Married – All I Need Is A Girl – Everything’s Coming Up Roses – Together – You Gotta Have A Gimmick – Rose’s Turn.

Le synopsis
Mamma Rose, une mère un peu maquerelle, exploite ses deux petites filles pour en faire des vedettes de music-hall. La plus jeune, Baby June, entourée d’enfants plus ou moins « ramassés » au cours de tournées minables, se produit dans des numéros ridicules dont elle est la star-enfant, et ce jusqu’à près de vingt ans ! Sa soeur Louise, légèrement plus âgée, plutôt timide et garçon manqué, joue le rôle de faire-valoir et est plus à l’aise en coulisses où elle s’occupe généralement de technique et d’accessoires. Etouffée par sa mère frustrée et hystérique, June finit par se sauver pour vivre sa vie d’adulte. Prise au dépourvu, et devant assurer un contrat dans un cabaret minable qui s’avère être une boîte à strip-tease, Mamma Rose voit soudain sa fille Louise, chaperonnée par trois strip-teaseuses délirantes, décider d’improviser un numéro de cabaret pour sauver les dégâts : sous le nom de Gypsy Rose Lee (Gypsy car on lui avait dit qu’elle était sauvage comme une Gitane, Rose pour sa mère, et Lee pour Louise), et ne sachant ni chanter, ni danser, ni jouer, elle « inventera » une forme de prestation scénique basée sur un strip-tease élégant au cours duquel elle capte l’attention du public par des propos improvisés, pleins d’humour et d’esprit caustique. Mamma Rose, elle-même frustrée de n’avoir pu réussir dans le show-business, et un peu choquée par la décision de sa fille, finit par réaliser ses erreurs, et se console en constatant que ses filles ont réussi de belles carrières. June aura une carrière honorable à Hollywood et à Broadway, et Gypsy Rose Lee triomphera pendant près de 30 ans à travers le monde entier comme la « plus grande strip-teaseuse de l’histoire du spectacle », faisant oublier aux spectateurs qu’elle ne leur montrait jamais rien de ce qu’ils attendaient !

Le thème
L’idée astucieuse d’Arthur Laurents a été, non pas d’exploiter la biographie de Gypsy Rose Lee, mais plutôt de centrer le livret sur le personnage de la mère maquerelle, peu scrupuleuse à l’égard d’enfants qu’elle exploite, peu regardante sur la qualité des numéros présentés, et n’écoutant que sa propre frustration de n’avoir aucun talent et de n’avoir rien pu faire de sa vie. Femme autoritaire, instable, malhonnête, elle va pousser à bout ses deux filles qui finiront par la quitter pour engager des carrières qu’elle n’avait pas prévues pour elles. Rose a une approche du monde du spectacle complètement « ringarde » ; son ambition pour elle-même ne dépassait probablement pas le cadre des petits théâtres de province et d’un succès régional limité. Cette caractéristique fait tout l’intérêt du personnage si l’on se place dans une perspective plus générale du monde du spectacle : si son peu d’ambition artistique et son manque de talent sont flagrants, il n’en reste pas moins qu’elle éprouve un amour de la scène un peu dérisoire qui la rend émouvante et qu’elle essaie de communiquer à ses filles. Celles-ci, en prise directe avec la scène et le public dès leur plus jeune âge, prennent rapidement conscience du ridicule de leurs prestations scéniques et vont devoir abandonner leur mère pour développer leurs propres ambitions. Les dialogues, les paroles des chansons et les numéros musicaux développent merveilleusement tous les sentiments, les frustrations, les chagrins, les joies et les rancoeurs des trois femmes, et aucun spectateur ne peut dire qu’il ne se reconnaît pas souvent à travers les relations qu’entretiennent les filles avec leur mère.

Le livret de Gypsy est considéré comme un hymne à l’amour du spectacle, présentant aussi bien les aspects positifs que négatifs, sans aucune mièvrerie ni manichéisme. C’est avant tout une excellente pièce de théâtre dans laquelle les chansons se placent pour exprimer, toujours de façon réaliste, lucide ou poétique, les sentiments exacerbés des protagonistes. Aucun numéro musical ne paraît « transplanté » à un moment adéquat pour présenter au public une prestation sensée le réjouir ; du reste il n’y a quasiment pas de ballet ou même de numéro dansé.

Au niveau musical, c’est un chef-d’oeuvre absolu du genre. Les auteurs ont réussi à créer une partition qui porte à son apogée le music-hall américain avec une collection de chansons dont les styles variés représentent très bien les divers genres de spectacles musicaux (vaudeville, burlesque, cabaret, Broadway, etc.). Les mélodies sont simples et efficaces, les lyrics très élaborés et pleins d’esprit, et les orchestrations sensationnelles sont devenues un modèle de référence pour évoquer l’atmosphère excitante du monde du spectacle.

L’histoire derrière l’histoire
Gypsy devait être au départ écrit par Betty Comden et Adolph Green sur une musique de Jule Styne. Leur collaboration avait produit de grands succès (Gentlemen Prefer Blondes, Peter Pan, Bells Are Ringing, etc.) mais leur carrière s’essoufflait un peu, et après quelques semaines de travail sur l’autobiographie de Gypsy Rose Lee, les deux librettistes déclarèrent qu’elle était inadaptable pour la scène. C’est alors que Jerome Robbins eut l’occasion de jeter un oeil sur le sujet : il conseilla au producteur David Merrick de reprendre la même équipe que West Side Story. Leonard Bernstein déclina l’invitation (il avait décidé d’abandonner la composition théâtrale pour le classique), mais Arthur Laurents, Stephen Sondheim et Robbins lui-même décidèrent d’accepter le projet. Il fut décidé unanimement que Sondheim tenterait enfin sa chance à la composition, mais Ethel Merman, déjà engagée pour le rôle de Mamma Rose, refusa catégoriquement de compromettre sa carrière avec un compositeur débutant. Jule Styne fut alors rappelé et sommé de se surpasser, car la profession n’avait pas grande estime pour ses partitions précédentes. Le résultat dépassa tous les espoirs et la partition de Gypsy fit entrer Jule Styne au panthéon des compositeurs majeurs de Broadway (il confirma ensuite sa consécration avec la partition de Funny Girl).

Avec Gypsy, Jerome Robbins souhaitait rendre un hommage général au monde du spectacle et a insisté pour que le livret, les chansons, les personnages et les interventions musicales donnent une opportunité de « balayer » l’ensemble des univers du spectacle : cirque, cabaret, vaudeville, strip, théâtre, etc. C’est aussi l’un des rares musicals qui ait permis aux divers metteurs en scène qui s’y sont attelés depuis d’avoir une liberté totale de mise en scène : certains peuvent pousser l’exploitation des numéros musicaux pour en faire un show spectaculaire, d’autres (comme Sam Mendes actuellement à Broadway) d’en avoir une approche presque intimiste, voire psychanalytique, avec une mise en abyme du théâtre dans le théâtre, d’autres encore de jouer avec l’antagonisme entre le rêve et la réalité en imaginant que les chansons constituent la partie rêvée, etc.

Le personnage de Mamma Rose est probablement à l’origine de la profusion de musicals à Broadway qui ont ensuite conté les aventures chantantes de femmes à la personnalité marquée : Funny Girl, Hello, Dolly !, Mame, Cabaret, Applause, Sweet Charity, etc.

L’adaptation cinématographique de Gypsy (réalisée en 1962 par Mervyn Le Roy avec Rosalind Russell, Natalie Wood et Karl Malden) est une grande réussite. Le scénario est resté très fidèle au livret original, voire même amélioré (ce qui est plutôt rare en général), l’interprétation est parfaite et la production a conservé le caractère sobre des numéros musicaux même s’ils sont musicalement spectaculaires. D’aucuns regrettent qu’Ethel Merman n’ait pas repris son rôle, mais si son abattage est très efficace sur scène, son jeu paraît à l’écran (dans quelques films des années 50 et 60) toujours un peu cabotin et à la limite de l’hystérie.

Durant l’été 2007, le New York City Center reprend Gypsy dans le cadre du festival Encores! qui explore les trésors négligés du répertoire de Broadway. Le librettiste Arthur Laurents (89 ans !) réalise la mise en scène, et l’énergique Patti LuPone incarne Mamma Rose. Elle y est littéralement incandescente comme elle sait le faire quand elle investit un personnage. Ce rôle exigeant lui convient à merveille, l’actrice et le personnage fusionnent sur la scène pour la plus grande satisfaction des spectateurs stupéfaits. Un producteur avisé ne s’y trompe pas et transfère sans hésitation le spectacle au St. James Theatre à Broadway. Le spectacle ouvre en mars 2008, avec quasiment la même distribution dont le toujours fringant metteur en scène. Stephen Sondheim est également présent à la soirée d’ouverture. Sous ces auspices confortés par l’accueil positif de la critique et du public, Gypsy s’apprête à rester à l’affiche pour longtemps.

Versions de référence
Production originale de Broadway (1959) sur disque Columbia OL 5420 / OS 2017 (CD : CK 32607)

Production originale de Londres (1973) sur disque RCA Victor 60571-2-RG

Le film de 1962 est également disponible en vidéo et DVD (Pal ou NTSC) et la bande originale sur disque Warner Bros B(S) 1480. Le téléfilm de 1993 avec Bette Midler n’est pas inintéressant grâce à son actrice au tempérament bien trempé.

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