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Isabelle Georges, de Broadway au théâtre des Champs-Élysées

Le mercredi 27 novembre 2019 à 10 h 54 min | Par | Rubrique : Rencontre

Comment est née cette aventure à Broadway ?
Voilà plusieurs années que Maury Yeston (le compositeur de Nine, N.D.L.R.) me dit de venir à New York. Certes, c’était un rêve absolu pour moi, mais avec quel spectacle ? En 2015, à Édimbourg, j’ai créé Oh Là Là !, reprenant l’expression fétiche de ma grand-mère. Ce spectacle est idéal pour un public anglo-saxon car il est composé d’un répertoire varié et inclut des moments parlés. En fait, il se présente un peu comme un show à l’américaine. Je me suis inspiré en cela de mes idoles : les Shirley MacLaine, Liza Minnelli… et de leur « personality show », en l’occurrence un spectacle qui dévoile diverses facettes de son interprète par le biais de ses choix musicaux. Du coup, Maury m’a conseillée d’appeler les gens du 54 Below, un lieu pour moi mythique où se produisent toutes les vedettes de Broadway en marge de leurs shows. J’ai fait suivre quelques images de « La Vie en rose » et « Au suivant », extraites d’une représentation au festival de Montpellier, où j’étais accompagnée par un orchestre, et en quelques heures on m’a contactée pour me dire « oui » ! J’étais programmée comme n’importe quelle artiste américaine. Je n’y croyais pas… mais ensuite les ennuis administratifs ont commencé !

C’est-à-dire ?
En tant qu’artiste, je ne pouvais pas utiliser un visa de tourisme. Il a fallu passer par un avocat. Il faut en effet prouver être l’unique et seule dépositaire de son talent (rires), que seule moi pouvais assurer le spectacle, histoire de ne pas piquer du travail à une Américaine. Bien entendu, il n’était pas possible que je vienne avec mes musiciens. Seul mon directeur musical, Frederik Steenbrick, a été accepté. Je dois dire que les lettres de recommandation de Maury Yeston et de Michel Legrand ont beaucoup aidé. C’était une sorte de « strip-tease administratif ». Je vous conseille d’écouter « Legal Alien » chanté par Sting : cette chanson résume parfaitement ce que j’ai vécu ! Le positif dans tout cela est que cette étape, une fois franchie, n’est plus à renouveler et peut faciliter les choses pour la suite. Green card en vue (rires) !

Comment cela s’est-il passé pour les musiciens ?
On nous a envoyé plusieurs listes, nous donnant le choix. Pour moi c’était Noël, car ces musiciens avaient tous joué avec Streisand ou Minnelli ! Je me sentais toute petite. Finalement, Tom Hubbard, contrebassiste, Ray Marchica, batteur, et Aaron Heick, saxo et clarinette, ont rejoint l’aventure. Nous avons répété durant trois jours. Le premier jour, nous étions tétanisés par la peur. En effet, je travaille avec mes musiciens depuis longtemps, j’ai mes repères avec eux. Très vite, avec ces trois artistes, nous avons compris que nous parlions la même langue. Ils nous ont même dit qu’ils n’avaient jamais vu une telle précision dans la préparation. Cela nous a vraiment fait très plaisir. Tout s’est passé à l’américaine : ils avaient travaillé les titres, c’était impressionnant. Nous avons répété au Michiko Studio, où les murs sont ornés de photos de musiciens mythiques. La répétition fut intense. Après chaque morceau : pas un bruit, les musiciens étaient en attente de commentaires. Passionnant comme manière de travailler, cela me permet d’aller plus vite dans mon travail. Je m’étais ultra-préparée.

Qu’est-ce qui figurait dans votre répertoire ?
Certains titres sont restés en français, comme « La Vie en rose »… le titre est tellement connu. D’autres, comme « Une petite fille en pleurs » de Nougaro, ont fait l’objet d’une traduction. En effet, il faut vraiment comprendre le texte pour apprécier cette chanson. J’ai également chanté « Ne me quitte pas » en yiddish*. Puis j’ai fait un peu de claquettes en pensant à l’un de mes maîtres, Gregory Hines… le tout relié par des interludes parlés, tous écrits, histoire de bien tenir le tout. J’ignorais comment cela serait reçu. La salle, pleine grâce au travail de l’attaché de presse et aussi de Maury, a réagi au quart de tour et on m’a demandé : « Quand revenez-vous ? » Dire que j’étais émue est au-dessous de la vérité. C’était une expérience inouïe. Dès mon retour, fort heureusement, j’ai chanté au Bal Blomet, cela m’a permis d’atterrir en douceur. J’adore l’énergie de New York, ces artistes capables de briller dans plusieurs disciplines sans que l’on cherche à les mettre dans des cases. Il existe une émulation qui tire vers le haut, y compris dans l’organisation et la production. Parfois il serait bien que l’on s’en inspire en France !

Était-ce votre première expérience à New York ?
Non… La première, ce fut pour passer une audition pour 42nd Street… J’avais 17 ans, j’y suis allée grâce à ma grand-mère qui était toujours là pour me pousser. Je suis passée sans savoir trop comment entre les filets de Equity (le puissant syndicat américain, N.D.L.R.). Et je me suis retrouvée dans les dix dernières. On a découvert alors que j’étais française, sans carte verte. L’aventure s’est terminée là, mais elle m’a donné une énergie folle. D’ailleurs ma grand-mère m’avait dit : « Tu y retourneras pour chanter. » En 2006, j’ai donc enregistré December Songs, l’album de chansons de Maury Yeston. Ce fut une énorme émotion. Je me souviens d’une critique dans Broadway World : elle était tellement chouette qu’on aurait cru que c’était ma mère qui l’avait écrite ! Revenir pour chanter, c’était le bon moment. Je suis parfois un peu petite tortue… J’ai fait pas mal de choses très jeune et, pour ce qui est personnel, j’ai parfois besoin de plus de temps, d’une certaine maturité en étant dans ma coquille avant d’y aller. Il faut être sûre de soi.

Que réservez-vous au public pour le 11 décembre ?
Ce sera ma quatrième fois au théâtre des Champs-Élysées, mais la première avec un spectacle personnel. Nous débuterons avec Bécaud, qui pour moi est vraiment sous-estimé. Vous pourrez entendre Nougaro, Vian, Brel, Cole Porter, Michel Legrand, entre autres ! Ça va être une super belle soirée, belle façon d’accompagner ce disque, Oh Là Là !, qui est une des choses dont je suis le plus fière. Je travaille avec des gens sensationnels, comme Cyril Lehn, professeur au CNSMDP, un petit prodige qui a fait les arrangements du Sirba Octet ; il m’accompagne depuis un moment. Sébastien Koolhoven a arrangé le disque et certains titres pour la scène. Habitué qu’il est de la formation Big Band, il agrémente la section d’instruments à cordes, qui swingue terriblement, c’est magnifique. Il a arrangé « La Vie en rose » d’une manière inattendue. Pour moi, il est important que ce soit quelqu’un qui pose un regard différent, avec un recul. Thierry Boulanger — on ne le présente plus, c’est une merveille — était avec nous au Bal Blomet. Il offre sa vision de « Au suivant » de Brel avec l’arrangement pour orchestre de Lucas Henry ; une manière théâtrale de traiter ce titre qui, interprété en anglais, perd toute connotation genrée. Pour tout vous dire, cette chanson me ramène à mon enfance, durant mes nombreux séjours à l’hôpital, où le patient est vite déshumanisé. Le spectacle laissera également une part à l’improvisation, afin de laisser la parole aux musiciens, à leurs personnalités très fortes, leurs grands talents, il faut qu’ils puissent s’exprimer : Frederik Steenbrick, qui chantera un titre peu connu de Legrand, mais aussi Samuel Domergue à la batterie, César Poirié au saxo et à la clarinette, Jérôme Sarfati à la contrebasse, Édouard Pennes à la guitare manouche. Et nous rejoint Andrew Doïg qui a œuvré pour Prince et Supertramp. Il est écossais, j’adore cet homme toujours très créatif.

Vous avez écrit plusieurs chansons ?
J’avais écrit des poèmes, mais je n’avais pas forcément la volonté d’en adapter certains en chansons. Le déclic est venu de Roland Romanelli qui m’a offert cinq mélodies qu’il avait composées pour Barbara avant leur brouille, qu’elle avait sélectionnées, mais qui restaient dans un tiroir. Quel cadeau… J’étais émue, sans savoir si j’allais être à la hauteur. Les mélodies étaient sublimes. L’une m’a immédiatement inspiré le titre « Le Petit Avion ». Quand je suis venu le voir pour la lui interpréter, tremblante, cela lui a plu. Comme Maury est quelqu’un d’une grande humanité, il ne fait pas de chichis. Il m’a d’ailleurs offert une chanson, « The Girl Who Stole Your Heart », qui figure sur le disque et que j’ai interprétée à New York. Ces rencontres artistiques sont rafraîchissantes et plus que stimulantes. Le spectacle est bien sûr pour le public, mais aussi pour toutes celles et ceux qui nous accompagnent… Je rêve d’un spectacle le plus vivant possible. Il faut que ça palpite, comme la vie.

* Un formidable dessin animé a été réalisé autour de cette chanson, vous le trouverez ci-dessous.

 

Réservations sur le site du théâtre des Champs-Élysées.

Et n’hésitez pas à consulter le site d’Isabelle Georges.

 

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