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Jérome Pradon – Seigneur du West End

Le vendredi 1 juin 2007 à 0 h 00 min | Par | Rubrique : Rencontre

Jérôme Pradon en Aragorn ©DR

Jérôme Pradon en Aragorn ©DR

Jérôme Pradon, comment en êtes-vous arrivé à interpréter Aragorn dans Lord of The Rings ?
Ca remonte à très loin ! Je connais Kevin Wallace, le producteur, depuis longtemps. En 1997, juste après Martin Guerre, il voulait que je joue Judas dans Jesus Christ Superstar [NDLR : sur scène, à Londres] mais j’avais refusé pour faire Nine aux Folies Bergère. Puis, en 2004, quand je jouais Pacific Overtures au Donmar Warehouse, il m’a demandé de rencontrer Matthew Warchus [NDLR : metteur en scène et auteur du livret et des lyrics de Lord of The Rings]. Ils voulaient que je fasse leur premier workshop mais je n’étais pas libre car je jouais dans Et si on chantait. Puis, en 2005, ils m’ont rappelé pour que j’auditionne pour le prochain workshop. Ils pensaient à moi pour le rôle d’Elrond, puis en me voyant, ils m’ont dit qu’il fallait que je travaille Aragorn. J’ai donc joué ce rôle durant ce nouveau workshop. Le spectacle a ensuite été créé à Toronto… sans moi. Ils ont expliqué à mon agent que c’était une histoire de quota. Il faut savoir qu’Equity, le syndicat des acteurs, est très puissant et n’avait autorisé « l’importation » que de quatre comédiens anglais. La production a donc fait le choix d’importer quatre Hobbits. De mon côté, je pensais qu’on m’avait oublié et que l’affaire était réglée. Puis ils m’ont encore appelé en juin 2006 pour un nouveau workshop, avec le livret retravaillé. Là, c’était juste destiné à l’équipe créatrice et je jouais à la fois Frodo et Aragorn. Je suis ensuite rentré en France pour faire Le Cabaret des Hommes Perdus et là, ils m’ont encore rappelé pour me demander d’auditionner à nouveau. J’avoue que j’en avais un peu marre, d’autant plus qu’ils me connaissaient par coeur. J’y suis quand-même allé, ils m’ont expliqué que ce n’était qu’une « formalité ». Ils m’ont offert le rôle pendant que je jouais dans Le Cabaret des Hommes Perdus au Rond-Point.

Quelle a été votre réaction en l’apprenant ?
Pour être honnête, j’ai été mitigé. Il se passait plein de choses pour moi en France, notamment avec L’Opéra de Sarah [NDLR : un spectacle musical écrit, composé et mis en scène par Alain Marcel] qui avait reçu des réactions très positives lors de sa présentation. J’avais presque envie de rester en France, mais Lord of The Rings était tout de même un superbe projet. Ce spectacle s’annonçait très prestigieux mais j’hésitais quand même : au dernier workshop, le rôle d’Aragorn avait été considérablement réduit. Mes proches me faisaient les yeux ronds comme si j’avais trois têtes ! Ils me disaient « Ca ne va pas ? Tu es fou ? Tu as été trop gâté ! Tu files à Londres tout de suite ! » J’étais donc dans un état d’esprit mitigé au premier jour de répétition, mais j’ai eu la bonne surprise de découvrir que le rôle avait bien évolué.

Etiez-vous déjà familier avec l’univers du Seigneur des Anneaux ?
Oui, je suis fan ! Je n’ai pas encore fini de lire les livres mais j’ai vu les films, je connais bien l’histoire et j’adore !

Pouvez-vous nous parler de votre personnage ?
C’est un rôle difficile mais l’avantage avec Tolkien, c’est que rien n’est tout blanc ou tout noir. Il y a une belle complexité dans la texture. Aragorn est un héros qui refuse de l’être. Il préfère être un soldat de l’ombre plutôt qu’un homme qui prend le pouvoir dans la lumière. C’est une belle carte de jeu pour un acteur. Le personnage m’a immédiatement parlé dès la première fois que j’ai auditionné. Je sais que je vais faire un rôle quand quelque chose vibre en moi, qu’il y a une évidence immédiate, qu’il y a une adéquation qui se crée. C’est difficile à décrire, c’est très émotionnel, mais ça s’est toujours passé comme ça pour tous les rôles importants de ma carrière. Dès que je sais que j’ai une connexion émotionnelle avec la réalité du personnage, ça marche.

Le spectacle a été très critiqué lors de sa création à Toronto, pouvez-vous nous en parler ?
Les critiques concernaient surtout le livret. On perdait le fil de l’histoire, on était assailli par un délire visuel, époustouflant certes, mais qui ne nous permettait pas de nous identifier aux personnages. Il y a eu beaucoup de travail d’amélioration et ça continue encore. On est dans cette période cruciale où on nous jette des scènes au dernier moment, on nous retire une réplique, on en rajoute une autre, on change les lyrics… C’est un peu dur de ne pas s’emmêler les pinceaux ! Je ne sais pas comment c’était à Toronto, et je ne suis pas le meilleur juge. Au workshop, je trouvais déjà l’oeuvre splendide, bien que mille fois trop longue. Mais j’adore ce qu’ils font et je trouve que la dernière mouture est vraiment bien, il y a une belle cohérence. Et puis, on a encore cinq semaines. En période de previews, tous les soirs le spectacle est différent.

Justement, comment sont reçues les previews ?
Il y a une excellente réception et quelques critiques positives pour le moment, ce qui n’était pas le cas à Toronto. Le bouche à oreille fonctionne formidablement bien et on est quasiment complets chaque soir. Donc ça a l’air d’être bien reçu !

Quelles sont les difficultés inhérentes à ce spectacle ?
La « physicalité » demandée est bien plus importante que pour un autre spectacle. Le Cabaret des Hommes Perdus était très physique et fatigant, on courait tout le temps partout, mais tout allait bien. Ici, il y a une dimension technique qui doit suivre… et ça met un temps fou à suivre, car c’est d’une incroyable complexité, c’est difficile à maîtriser et cela nécessite cent personnes backstage. C’est énorme, mais c’est très beau, c’est une fête visuelle et des gens que je connais, a priori réticents, en sont sortis émerveillés. Il faut aussi savoir que c’est un spectacle qui bat beaucoup de records : le musical le plus cher de l’histoire, la plus longue période de répétitions, la plus longue période de previews mais aussi le spectacle au taux le plus élevé de blessures lorsqu’il s’est joué à Toronto !

C’est un spectacle qui n’a l’air de ressembler à aucun autre, non ?
Oui, en effet. Ce n’est pas vraiment un musical, il y a peu de chansons à proprement parler et il y a beaucoup d’underscore. Il faut plus le considérer comme une pièce avec musique, écrite un peu dans un esprit shakespearien, avec une grande dimension épique, telle une épopée. Par exemple, je n’ai pas de solo avant le troisième acte. C’est très agréable, ça change ! Je n’avais encore jamais fait ça dans une grosse création en Angleterre. Pendant tout le spectacle, je suis surtout acteur et à la fin, comme une cerise sur le gâteau, je chante !

Comment décririez-vous la musique ?
C’est très difficile. Ca fait à la fois penser au folklore d’Europe du Nord et à la musique New Age, avec une petite dose de musique indienne et une pointe de sauce « British musical ». C’est très intéressant, j’adore ce côté « atmosphérique » et ce mélange oriental et folklorique indéfinissable.

Dans quel état se trouve la troupe en cette période de previews ?
On forme vraiment une équipe soudée, composée de gens qui s’apprécient et se respectent, ce qui n’est pas toujours le cas ! Ici, l’approche du travail est très humble. Il n’y a pas de statut de « vedette », on travaille pour créer un personnage. J’aime beaucoup ça en Angleterre : le métier de comédien relève à la fois de l’artisanat et du sacerdoce. Ca fait du bien de trouver une si bonne ambiance car quand on commence un spectacle, on a toujours peur de ne pas s’entendre avec les autres ! Là, tout le monde se soutient et il y a une belle émulation. Il y a d’excellents acteurs qui sont de belles pointures.

Et pas trop de stress ?
Si, bien sûr, notamment pour moi à cause de ce qu’il s’est passé avec mes blessures physiques [NDLR : Jérôme s’est blessé aux mollets durant les répétitions et une autre fois durant les previews]. Et puis, la production nous presse, nous malaxe, d’ailleurs, on fait parfois bloc… et en même temps, il faut qu’on bosse ! De plus, il y a forcément du stress lié au fait que c’est l’événement théâtral de l’année à Londres. Il y a énormément de pression sur le succès de ce spectacle mais on fait du mieux qu’on peut ! Pour moi, c’est très étrange de passer du Cabaret des Hommes Perdus à Lord of The Rings. C’est l’antithèse ! On a un peu peur d’être broyé par une énorme machine, et parfois, on se sent comme trois fois rien au milieu de tous ces effets spéciaux. Mais j’espère que cette grosse machine va servir à soutenir l’histoire, et que tous ensemble, on va raconter cette formidable histoire.

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