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L’ombre de la guerre sur le théâtre musical – Souvent évoquée, rarement représentée

Le jeudi 1 novembre 2001 à 0 h 00 min | Par | Rubrique : Dossiers

Assassins ©DR

Assassins ©DR

Victime d’actes terroristes d’une violence insensée, New York panse ses énormes plaies à la pointe sud de Manhattan. Broadway la capitale du musical au coeur de New York, a accusé le coup. Les théâtres ont marqué le deuil du 11 septembre 2001 et peinent depuis à reconquérir un public qui n’a plus envie d’ivresse. On aurait pu croire que sous les néons de Broadway, les échos de la dure réalité s’arrêtaient dès le lever de rideau. Au contraire, une production de Assassins (1990) de Stephen Sondheim qui devait ouvrir plus tard cet automne a été indéfiniment reportée, venant contredire ainsi l’image d’un Broadway frivole. L’ambitieux et troublant Assassins rassemblent les personnages de l’Histoire des États-Unis qui ont attenté à la vie des Présidents en exercice. Le musical explore les motivations de ces êtres qu’on peine à comprendre et en guerre contre la société. Ensemble ils incarnent le rejet du rêve américain : idéal de vie ou miroir aux alouettes ? En substance, la question apparaît clairement : Pourquoi peut-on s’attaquer à l’incarnation du sommet de l’Etat américain et de ses institutions. À musical singulier, destin singulier. La création off-Broadway de Assassins en 1990 a lieu alors que les chaînes de télévision bouclent sur les préparatifs de la Guerre du Golfe (La Tempête du Désert). La ferveur nationaliste d’alors a empêché l’appréciation de ce musical original à sa juste mesure. Onze ans plus tard, les chansons de Assassins auraient résonné tragiquement sur les décombres du World Trade Center devenu le tombeau des quelques 6000 premières victimes d’une nouvelle guerre que l’Amérique livre aussi sur son sol. Pour cette raison, les producteurs ont préféré différer sine die la reprise du musical décidément maudit à Broadway.

Moscou et Broadway s’en vont en guerre !
Les artistes n’ont pas pu échapper à l’ampleur des guerres. Goya peignant la lutte des espagnols contre Napoléon, Picasso peignant l’horreur du bombardement de Guernica durant la Guerre d’Espagne ont leurs équivalents sur la scène musicale, avec peut être moins de retentissement mais avec la même indignation. L’ex-URSS fut durant la Seconde Guerre mondiale le pays le plus dévasté par les combats. Les grands compositeurs Chostakovitch et Prokofiev ont témoigné des sacrifices endurés durant la Grande Guerre Patriotique (1941-1945) contre l’envahisseur allemand. Le premier a consacré deux symphonies à l’héroïsme de ses compatriotes. La Septième (1942) encourage Leningrad assiégé, la Huitième (1943) célèbre la victoire de Stalingrad. De son côté Prokofiev a exalté le nationalisme russe à travers l’adaptation en opéra du roman de Tolstoï Guerre et Paix (en 1946, puis 1959 en version complète), entré récemment au répertoire de l’Opéra Bastille.

Au cours de cette même Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont également supporté le poids de la guerre sans toutefois subir de destruction sur son sol. Par devoir, les artistes s’efforçaient de maintenir le moral des troupes en se portant sur le front au besoin. On ne reviendra pas sur les succès faciles des amuseurs entourés d’un essaim de jolies filles. D’autres artistes prenaient leur travail à coeur. Tel un témoignage, le film musical For the Boys (1992) de Mark Rydell montre le parcours d’un couple (fictif) d’artistes de scène qui suit l’armée américaine dans ses campagnes (Europe, Corée en 50-53, puis Vietnam en 65-75). Entre les hauts et les bas, le spectacle musical venait illuminer une soirée des « boys » loin de leur foyer.

La victoire de 1945 acquise, la pure propagande s’efface et Broadway jette parfois un oeil sur des individus saisis par la tourmente de la guerre. Dans cette démarche, le plus significatif des musicals est South Pacific (1949) de Rodgers et Hammerstein. South Pacific se déroule durant la guerre du Pacifique (1941-1945). Dans une de ses deux histoires d’amour, un officier américain s’éprend d’une jeune asiatique. L’idylle est jugé inconvenante par leurs proches très marqués par la séparation des « races ». Si la guerre a amené le rapprochement de ces deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, c’est aussi elle qui résout le dilemme en fauchant l’officier en opération. Entre l’incompréhension et le chaos de la guerre, le couple n’avait guère d’avenir et c’était absurde. En ce sens South Pacific apporte aux nouvelles générations un message de tolérance, comme une alternative positive au malheur. Car il faut bien penser à une coexistence harmonieuse, prélude à la paix future.

La guerre est peu représentée sur scène
La guerre elle-même apparaît peu sur la scène. Plutôt élément d’atmosphère, elle entretient l’arbitraire et la destruction. Elle rend incertaines les choses les plus simples. Dans Les Parapluies de Cherbourg (1964), film porté aussi à la scène de Jacques Demy sur une musique de Michel Legrand, la Guerre d’Algérie brise l’amour d’un couple humble qui aspire à une vie toute simple. De même, la Guerre du Vietnam apparaît en filigrane dans Hair (1968). Un jeune provincial américain entre en contact avec des hippies dans les années 60. Découvrant un monde chaleureux, d’utopie réalisée de fraternité, il cède à son corps défendant sa place pour le Vietnam, échappant à un sort d’autant plus tragique qu’il apparaît incompréhensible à sa génération.

Le théâtre musical montre peu la guerre sur scène, donc. Il existe pourtant une exception notoire. La guerre, civile ou militaire, est la matière première des musicals de Boublil et Schönberg (B&S). En effet, elle élargit le cadre dramatique. Ensuite, elle agit comme un révélateur des âmes et un accélérateur de sentiments. B&S bousculent leurs histoires avec le sentiment d’urgence venant de l’incertitude sur l’avenir. Jean Valjean se battant sur les barricades avec les insurgés parisiens (Les Misérables -1985), les derniers Marines quittant Saigon (Miss Saigon -1989), le fracas des armes noue le drame en plongeant les protagonistes dans des situations bouleversantes. Pour représenter le chaos au théâtre, le visuel recourt à de vraies scènes de guerre. Entre magnificence et horreur, Jean Valjean et Kim se débattent désespérément pour ne pas sombrer dans le flot de la destruction.

Septembre 2001 a vu émerger une nouvelle forme de guerre : une organisation terroriste aux ramifications mondiales s’opposant à une coalition d’Etats. Les motivations des uns et des autres sont trop complexes pour être développées ici. Toutefois, le théâtre musical s’est permis d’aborder le terrorisme au proche-Orient à travers l’opéra de John Adams The Death Of Klinghoffer (1991). L’oeuvre évoque le vécu des individus durant le détournement d’un paquebot de croisière L’Achille Lauro. L’événement réel a eu lieu en 1985 au large du Caire et un touriste américain a trouvé la mort. Comme pour Assassins, les préparatifs de la création de cet opéra dérangeant ont lieu pendant la Guerre du Golfe. Avec la chance d’une Première en Europe, l’opéra s’est maintenu dans une ambiance moins crispante qu’aux Etats-Unis. Les peu faciles d’accès Assassins et The Death of Klinghoffer ont trop bien incarné leur époque qui se chargeait de noirs nuages. Ils anticipent sur cette guerre du futur à mener simultanément à l’extérieur et à l’intérieur de ses frontières. Par leurs qualités et leur valeur prémonitoire, ils honorent le versant noble du théâtre musical, même s’ils ne peuvent prétendre à un large public.

Le théâtre musical a envisagé la guerre. Mais le public s’imaginait à l’abri, et les événements sur scène comme ceux relatés dans les médias gardaient une distance rassurante. Depuis peu, cette époque semble révolue. Des oeuvres sur les conflits récents en rappellent les profondes et sinistres conséquences. Étrangement, la vie quotidienne acquiert une précarité comparable à celle des artistes : le sourire pour dissimuler l’angoisse. Au quotidien comme dans le spectacle, il faut faire avec et continuer à vivre. The show must go on…

Liste des oeuvres citées
Guerre et Paix (1946 puis version complète en 1959). Opéra de Serguei Prokofiev, livret de Mira Mendelson.
South Pacific (1949). Musical de Richard Rodgers (musique), Oscar Hammerstein (paroles et livret) et Joshua Logan (livret). Adaptation au cinéma en 1958, film réalisé par Joshua Logan.
Les parapluies de Cherbourg (1964). Film de Jacques Demy, chansons de Michel Legrand (musique) et Jacques Demy (textes).
Hair (1968). Musical de Galt MacDermot (musique), Gerome Ragni et James Rado (paroles et livret). Adaptation au cinéma en 1979, film réalisé par Milos Forman.
For The Boys (1992). Film de Mark Rydell avec Bette Midler et James Caan.
Les Misérables (1985). Musical de Alain Boublil de Claude-Michel Schoenberg.
Miss Saigon (1989). Musical de Alain Boublil de Claude-Michel Schoenberg.
Assassins (1990). Musical de Stephen Sondheim (chansons) et John Weidman (livret).
The Death of Klinghoffer (1991). Opéra de John Adams, livret de Alice Goodman.

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