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Lawrence Schulman : sur la piste des enregistrements rares de Judy Garland

Le lundi 10 janvier 2011 à 22 h 30 min | Par | Rubrique : Rencontre

Genre : CD

Lawrence Schulman ©DR

À quand remonte votre intérêt pour la comédie musicale ?
Vous savez,  ma mère a vécu la Grande Dépression des années 1930 comme jeune secrétaire à New York, et elle m’a souvent dit qu’elle dépensait son dernier sou pour voir Fred Astaire ou Ethel Merman à Broadway. J’ai sûrement hérité de sa passion. Moi, j’ai eu soixante ans en 2010, et je suis de la génération américaine pour qui la comédie musicale existait à travers les films classiques qui passaient à la télévision, déjà bien présente dans les années 1950 aux Etats-Unis.  Bien que new-yorkais, ma situation familiale ne nous permettait pas d’aller voir des pièces, comédies musicales ou autres, à Broadway, mais la télévision était une porte ouverte pour apprendre beaucoup sur les arts. Par exemple, je me rappelle avoir vu beaucoup de films de Fred Astaire et de Ginger Rogers à la RKO à cette époque. Quant à Judy Garland,  je ne peux pas vous donner un moment exact où le jeune garçon que je fus l’a découverte, mais j’ai le souvenir de m’être levé parfois à trois heures du matin pour regarder The Late, Late, Late Show à la télévision, où passaient des films de jeunesse de Garland, autrement invisibles,  tels Pigskin Parade ou Everybody sing.  J’ai aussi des souvenirs de la sortie en 1963 du dernier film qu’elle ait tourné, I could go on singing. Je me souviens d’avoir couru le voir au cinéma l’Allerton dans le Bronx, où je suis né. Garland n’était plus la grande vedette de l’écran qu’elle fut dans les années 1930, 1940 et 1950, et ce dernier film fut un bide, mais j’ai couru quand même le voir sur grand écran. On était peu dans la salle, et le film, bien qu’intéressant, n’est pas un chef d’œuvre. Mais, là j’étais, presque seul dans l’Allerton à l’âge de treize ans.

The Allerton, The Bronx en 1927 ©DR

Je me souviens aussi de ses prestations hebdomadaires d’une heure à la télévision pendant la saison 1963/1964. Une fois par semaine à 21 heures, juste après le Ed Sullivan Show à 20 heures, Garland paraissait dans The Judy Garland Show, aujourd’hui disponible intégralement en DVD. Quelle prouesse, quelle magie, quel moment éphémère, car l’émission fut annulée de la chaîne CBS après une seule saison. Ces vingt-six émissions sont un petit miracle à regarder aujourd’hui. Enfin, je ne me souviens pas de la sortie du double LP Judy at Carnegie Hall en 1961, mais j’ai dû l’acheter pas très longtemps après sa mise en vente en juillet 1961. Je passais et repassais ce disque légendaire jusqu’à ce que je me rende compte que je l’utilisais comme une béquille émotionnelle. À ce moment, j’ai commencé à l’écouter moins, et vivre la vie sans les émotions intenses de Judy Garland.

Que représente pour vous Judy Garland ?
La vie. A son sommet, la vie la traversait. Je sais que pour certains elle est une vedette de cinéma, ou une bête de scène, mais pour moi il y a des moments lorsqu’elle chante où chaque syllabe de chaque mot comporte une charge émotionnelle si riche qu’elle vous transporte dans un espace personnel – pour elle et pour nous – qui vous rend meilleur. Sa voix était comme une flèche qui vous transperce, qui vous réveille du quotidien, comme un premier amour qui rend le temps important, lourd de signification. Elle donnait un sens à la vie, rendait l’ordinaire extraordinaire.

Maquette enregistrée chez Decca le 29 mars 1935 ©DR

Comment s’est déroulé votre travail pour rassembler ces titres de Judy Garland ?

Au départ, j’ai tout simplement demandé à John Stedman, le fondateur et patron de JSP Records, s’il était d’accord pour faire une compilation de titres provenant de la radio, la scène et le cinéma, et il a tout de suite dit oui. Ces raretés devaient provenir de ma propre collection, ainsi que celles d’autres collectionneurs autour du monde. Mais, j’ai tout de suite pensé que je pourrais essayer d’inclure les maquettes inédites que Garland avait faites chez Decca Records en 1935. Je devais donner une conférence à leur sujet en 2008, et j’avais demandé à la propriétaire des disques le droit d’utiliser un court extrait de chaque face. Il faut se rappeler qu’à cette époque personne, en dehors de sa propriétaire, n’avait accès à ses acétates. Inécoutés, ils étaient aussi inaccessibles. La propriétaire a hésité à autoriser l’audition de ces disques en public, et la conférence ne s’est pas faite.  Mais, la propriétaire et moi avons forgé un très bon rapport au cours des mois, et vers le début de 2010 j’ai pu la convaincre de l’importance de sortir ces enregistrements historiques. Après la signature d’un accord entre elle et JSP Records, et les appelant ses « trésors », elle m’a envoyé une copie numérique, ainsi qu’une face inédite d’une émission de radio. Par la suite, ces faces ont été restaurées par Gary Galo aux États-Unis et remasterisées par Peter Rynston au Royaume-Uni.

Quel est le titre que vous préférez ? Pourquoi ?
On m’a souvent demandé quel est le titre que je préfère de Judy Garland, et je réponds toujours de même : « Have Yourself a Merry Little Christmas ». Cette chanson, créée pour le film Meet Me in St. Louis (1944), dirigé par Vincente Minnelli, est la seule que je connaisse qui soit une chanson de Noël triste. Au départ, les paroles était encore plus tristes, et pendant le tournage Garland demanda au parolier Hugh Martin de les alléger un tant soit peu. Bien qu’elle manifeste un soupçon d’espoir (le titre fut encore retravaillé par Martin dans les années suivantes pour qu’il soit davantage dans l’esprit joyeux de Noël), la chanson, de par sa mélodie, est un mélange d’espoir que l’avenir soit meilleur et d’incertitude qu’il ne le sera peut-être pas. Lorsque Garland chante « Un jour nous nous réunirons, si le destin le permet », on n’est pas tellement sûr des ses vrais sentiments. Ses sentiments sont, en fait, un mélange, et ce mélange de sentiments est l’essentiel de Judy Garland. Non seulement elle émeut, mais son abondance d’émotion et son abandon à celle-ci nous stupéfie. On dirait qu’elle ressent tout et son contraire à tout moment, et ce spectre étendu rend l’auditeur inquiet. Aucun autre artiste de sa génération ne fut capable de ce niveau d’humanité, et bien que l’on appelle cela de l’« entertainment », il s’agit en fait d’une porosité à la vie qui donne envie de goûter à cette vie-là, si vraie, si palpable, si profondément vécue. Quant à Lost tracks, il y a tellement de titres remarquables que je ne serais pas en mesure de vous dire lesquels je préfère.

Avez-vous des projets ?
Je suis en train de discuter d’un projet avec une maison de disques hongkongaise, mais tant que cela reste en discussion, je préfère ne pas en parler. Autrement, l’été prochain je vais donner une conférence sur Garland au College of the Atlantic à Bar Harbor dans le Maine. Elle s’appellera « Judy Garland : Moments de Magie ».

Retrouvez le descriptif de Judy Garland : Lost tracks en cliquant sur ce lien (en anglais).

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