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Les Enfants terribles (Critique)

Le vendredi 30 novembre 2012 à 12 h 14 min | Par | Rubrique : Critique, Théâtre musical

Lieu : Théâtre de l'Athénée Louis Jouvet - 7, rue Boudreau - 75009 Paris
Dates : 23, 24, 27, 28, 30 novembre et 1er, 2 décembre 2012.
Horaires : Les 23, 24, 28, 30 novembre et 1er décembre à 20 h ; le mardi 27 novembre à 19h et le dimanche 2 décembre à 16h.
Tarifs : De 9,50 € à 43 €

Les Enfants terriblesOpéra de Philip Glass.
D’après le roman de Jean Cocteau.
Direction musicale : Emmanuel Olivier.
Mise en scène : Stéphane Vérité.
Avec les chanteurs : Guillaume Andrieux, Chloé Briot, Amaya Dominguez, Olivier Dumait.
Pianos : Anne-Céline Barrère, Nicolaï Maslenko, Emmanuel Olivier.
Adaptation : Susan Marshall, Philip Glass. Scénographie et lumières : Stéphane Vérité. Costumes : Hervé Poeydomenge. Conception des images numériques : Romain Sosso, Stéphane Vérité. Production des images : Romain Sosso.
Nouvelle production.

Une boule de neige tranchante lancée un soir de bataille, une sombre boule de poison : deux météores fulgurants enferment l’histoire du frère et de la sœur, et de ceux qui auront l’imprudence de les aimer. Quatre personnages qui se prêtent à un jeu cruel et sérieux, dont nul ne sortira indemne… Car pour Élisabeth et Paul, la vie peut se perdre au jeu, le jeu mystérieux auquel ils se livrent chaque soir dans leur chambre. Dans cette chambre mouvante, le monde tient tout entier : on y constitue un trésor jamais achevé, on s’emporte la bouche avec des écrevisses, on s’embaume dans des couvertures pour un voyage sans retour… Une carapace, où l’on vit en vase clos, « en thermos », et où les rêves prolifèrent comme des maladies mortelles… D’une tempête de neige aux espaces infinis du rêve, les machinations se déclenchent, les complots s’échafaudent, au rythme des architectures de Glass, ténues et sans limites, délicates et obstinées…
De Jean Cocteau, Philip Glass a également mis en musique Orphée et La Belle et la Bête ; il a conçu ces Enfants terribles comme un « dance opera » pour quatre chanteurs et trois pianos. Longtemps collaborateur de la chorégraphe Carlotta Ikeda, figure légendaire du buto, Stéphane Vérité a choisi de renforcer la simplicité du jeu pour mieux l’opposer à la fantasmagorie du rêve : « Autant le jeu des interprètes sera dans la retenue, autant la scénographie jouera avec le merveilleux et la grande illusion. » Pour mieux représenter cette tragédie de l’innocence, il a fait confiance à de jeunes chanteurs qui ont tous l’âge de leurs rôles.

Notre avis :

On pourrait a priori s’interroger sur l’adéquation entre le style dit minimaliste de Philip Glass et l’univers poétique et multiforme de Jean Cocteau. Mais, sur le vif, on goûte immédiatement et sans réserve à l’adéquation entre une musique, répétitive en apparence mais dont les subtiles transformations, le caractère lancinant et obstiné, le rythme martelé (la partition est écrite pour trois pianos), les arrêts brusques et les emportements inattendus accompagnent la progression dramatique et lui instillent une inexorabilité suffocante, et un texte qui gagne à être chanté par des voix d’opéra qui soulignent sa force, sa crudité, son lyrisme et son caractère extrême (de même que chez Debussy ou Poulenc, la prosodie ordinaire d’une langue française de tous les jours peut se retrouver teintée de mystère ou de spiritualité).

La scénographie de Stéphane Vérité maintient le spectateur dans une atmosphère à mi-chemin entre inquiétante illusion et réalité extraordinaire. Projetées en fond de scène, des images numériques animées, d’une remarquable beauté, installent une féerie onirique d’une étrange lenteur hivernale, annoncent la folie ou soulignent la condition quasi carcérale de cette chambre d’enfants si singulière, tout comme les couleurs de neige, neutres ou névrotiques, et les tableaux animés de la scène du somnambulisme de Paul et du mariage d’Elisabeth.

Les quatre chanteurs brillent tous par leur jeu juste et sans excès, leur voix sonores et toujours vibrantes (et ce, malgré une partition tendue) et par une diction du français irréprochable. Chloé Briot dérive délicieusement de l’état d’enfant mi-joueuse mi-boudeuse à celui de femme manipulatrice. Guillaume Andrieux traîne son pyjama avec le mal d’être d’un adolescent condamné. Amaya Dominguez se fond dans le personnage de la docile Agathe qui se laisse étouffer par le couple infernal, tout comme le Gérard d’Olivier Dumait, dont, par ailleurs, la narration est impeccable de bout en bout. Également admirables les trois pianistes qui exécutent la partition avec précision et mordant.

On sort de ce spectacle fasciné par l’idéale symbiose entre texte, musique, interprétation et mise en scène, totalement hypnotisé, bouleversé, comme giflé en pleines tripes, comme Paul par la boule de neige de Dargelos.

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