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Londres – Hamilton (Critique)

Le samedi 6 janvier 2018 à 22 h 13 min | Par | Rubrique : A l'affiche, Critique, Londres

Le phénomème américain a enfin traversé l'Atlantique ; retour sur le show qui définira le Broadway des années 2010.

Lieu : Victoria Palace Theatre 126 Victoria St SW1E 5EA
Dates : A partir du 6 Décembre 2017
Horaires : 19h30 du lundi au samedi, matinées à 14h30 le jeudi et le samedi
Tarifs : Loterie à 10£, tarifs de 20£ à 90£ (200£ pour les premiums)
Informations supplémentaires : http://hamiltonmusical.com


La question du moment dans le milieu artistique britannique est sur toutes les lèvres : est-ce que Hamilton vaut réellement tout le battage médiatique qu’il génère ?

Réponse rapide ? Oui. Mais développons.

En deux mots, le pitch : Alexander Hamilton est un des pères fondateurs des Etats Unis d’Amérique, premier secrétaire au Trésor et toujours présent sur les billets de 10 dollars à l’heure actuelle. Bras droit de George Washington, il fût l’un des plus grands juristes de son temps notamment pour ses interprétations de la Constitution Américaine naissante. Né dans les Antilles Britanniques d’un père écossais et d’une mère huguenote, rien pourtant ne le prédisposait à un tel destin.

Tout a déjà été écrit sur Hamilton. Matt Trueman (WhatsOnStage) fait une recherche rapide dans les archives du New York Times pour trouver 176 articles, rien que sur l’année dernière. Il y a actuellement quatre productions (New York, Chicago, tournée nationale US, et maintenant Londres) qui ont toutes été décortiquées, chroniquées, et encensées. Si toutes contiennent des “grands noms” du théâtre musical, aucune star n’a jamais été la tête d’affiche. Et pour cause ; son créateur, Lin-Manuel Miranda, déjà connu à Broadway pour son excellent In The Heights, a été lui propulsé sur le devant de la scène en l’espace d’un an. La star, c’est lui.

Il est clair qu’Hamilton est arrivé dans l’espace médiatique américain à une période particulière ; 2015, nous étions en tout début de campagne électorale et au fur et à mesure que l’engouement pour le spectacle grandissait, l’échéance de novembre 2016 se rapprochait. Lin-Manuel Miranda fut même l’un des derniers “hosts” de Saturday Night Live, en octobre 2016, avant l’élection de Donald Trump le mois suivant. Il incitait alors les téléspectateurs à venir voir Hamilton (ou s’y intéresser, car obtenir des billets relève de l’exploit) en ces termes “c’est un tel bol d’air frais dans l’actualité… l’histoire de deux célèbres politiciens New-Yorkais piégés dans une campagne politique pourrie, affreuse et médisante… ça change !”.

Ce spectacle fédérait déjà énormément avec son casting uniquement composé d’artistes non-blancs (sauf pour le Roi George III), racontant l’histoire romanesque de cet immigré des Caraïbes qui à la force de sa plume se hissera dans les hautes sphères de la révolution d’indépendance puis du premier gouvernement américain. Mais dans une ère “Trump”, les choses ont pris malgré elles un tournant plus politique : déjà, Lin-Manuel Miranda (avec Alex Lacamoire au piano) avait présenté le tout premier extrait d’Hamilton en 2009, à la Maison Blanche devant le couple Obama lors d’une soirée dédiée au slam. Michelle Obama, en 2016, a invité de nouveau la troupe à Washington pour un show case et déclaré qu’Hamilton était “la meilleure œuvre d’art” qu’elle ait vue dans sa vie.

Quand Mike Pence, alors Vice-Président élu, assiste à une représentation à Broadway et se fait huer par le public pendant que le cast lit sur scène une déclaration visant à lui rappeler l’importance de la tolérance et diversité, évidemment les réactions fusent, jusqu’au Président-élu qui prendra le spectacle comme première proie post-élection sur Twitter et exigera des excuses.

De là à dire que l’Amérique s’oppose à travers Hamilton, il n’y a qu’un pas. Dans un contexte tendu, devenu un véritable phénomène de société, les uns et les autres y ont parfois vu une représentation de tout ce qu’il reste aux Etats Unis pour faire entendre sa voix (l’art et la création), ou au contraire une abomination qui promeut le mélange des cultures. La phrase prononcée par le Marquis de Lafayette et Hamilton lors du récit de la bataille de Yorktown : “Immigrants — we get the job done” (“avec les immigrés, le boulot est fait”) continue de faire mouche tous les soirs.

Venons-en à la production londonienne qui a donc ouvert juste avant Noël. Les producteurs, Cameron Mackintosh et Jeffrey Seller, n’en sont absolument pas à leur coup d’essai, et le niveau est là. Nous ne sommes pas à New-York, “the greatest city in the world” selon les sœurs Schuyler, mais c’est tout comme. La mise en scène, chorégraphie, costumes, jeux de lumières, tout est exactement calé sur la version outre-Atlantique (en tout cas les images qui étaient parvenues jusqu’à nous). Le Victoria Theatre avait fermé ses portes à l’arrêt de Billy Elliot pour être entièrement refait, ce qui a d’ailleurs valu un décalage des premières previews, les travaux n’étant pas finis à temps. Plusieurs milliers de fans se sont retrouvés sur le carreau, beaucoup venant de loin, et sans vraie possibilité de reporter. La gestion de l’incident n’a pas été des plus transparentes, et beaucoup ont exprimé leur mécontentement sur les réseaux sociaux, mais il a fallu se rendre à l’évidence et c’est finalement le 6 décembre que la première représentation a eu lieu.

Nous avons pu assister au spectacle durant sa première semaine, et il était déjà évident que le carton était amplement mérité ; même en connaissant plutôt bien l’œuvre, il est impossible de rester de marbre devant autant d’énergie, d’esprit et de “story-telling”. Même si légèrement romancé, le livret est assez fidèle historiquement et on se passionne pour cette grande fresque, d’autant plus qu’en Europe, Hamilton n’est pas aussi connu que les autres Pères Fondateurs.

On retrouve quelques têtes plus ou moins connues dans le cast : Cleve September (Laurens/Philip) et Christine Allado (Peggy/Maria) étaient dans In The Heights version UK, Rachelle Ann Go (Eliza) dans Miss Saigon, Jason Pennycooke (Lafayette/Jefferson) et Rachel John (Angelica) dans Memphis. Mais certains sortent à peine de l’école, comme Tarinn Callender (Mulligan/Madison) mais surtout Jamael Westman, qui irradie en Hamilton. Les trois premières chansons sont hésitantes, mais après… quelle claque. Tout juste 25 ans et déjà une maturité incroyable, mise en valeur dans ce rôle qui requiert d’incarner un “chien fou” tout juste sorti de l’adolescence jusqu’à un homme politique accompli et quadragénaire. Il n’a absolument rien à voir avec Miranda : que ce soit la taille, l’attitude, le “flow”, mais ça fonctionne. Pourtant, Westman ne se destinait pas vraiment à la comédie musicale. A priori plus vers le théâtre voire la télé (il a eu un petit rôle dans une sitcom anglaise), mais étant fan de hip-hop un jour on lui suggère d’écouter Hamilton, en vue des auditions prévues, et il accroche.

La scénographie est très sobre et plutôt abstraite, avec quelques accessoires aidant à représenter les différents lieux mais aucun changement de décor ne s’opère pendant les 2h30. Le focus est plutôt fait sur la danse et l’expression corporelle qui ont une place cruciale dans la mise en scène (notamment sur le deuxième duel). Cette approche assez épurée permet de ne pas tomber dans la “fresque historique” et de rester dans quelque chose de moderne qui ne jure pas entre le thème abordé, et le hip-hop quand même sacrément présent.

Venons-en au texte. Avec 6.3 mots à la seconde sur l’un des couplets de “Guns and Ships”, Hamilton détonne des autres comédies musicales par sa densité verbale. Peu importe votre maîtrise de l’anglais, les rimes riches, les allitérations, les assonances vont vous en mettre plein les oreilles. Miranda a toujours été un amoureux des mots (In the Heights était déjà un bijou du genre) mais clairement, là, nous sommes à un autre niveau. Et non seulement en anglais, mais Lafayette a aussi quelques lignes de rap en français ! Donc sans même saisir toutes les subtilités du texte (on ne va pas se mentir ; il n’est pas forcément très simple de suivre en détail en live sans connaître l’œuvre un minimum pour un non-anglophone) la mélodie des mots est très agréable à l’oreille.

Il y a également énormément de références au rap américain, et n’étant pas experts sur le sujet nous vous conseillons de vous reporter à l’analyse du texte qui a été faite sur le site genius.com, une plateforme communautaire permettant aux internautes d’annoter les paroles de chansons. Lin-Manuel Miranda y a un compte et a lui-même commenté son texte ou répondu à des questions de fans.

Aux Etats Unis, Hamilton va définir une génération, comme RENT ou Hair avant lui. En sera-t-il de même en Europe ? Malgré notre affection toute particulière pour ces œuvres, on ne peut pas dire que le public ait vraiment suivi à l’époque, l’effet d’annonce passé. En tout cas pour Ham, le run est archi-complet jusqu’en Juillet 2018. Donc ça part plutôt bien.

Si vous n’avez pas encore votre place, vous pouvez tenter la loterie électronique tous les jours via l’app à télécharger pour votre smartphone, ou surveiller Ticketmaster où quelques billets apparaissent de temps en temps. Surtout ne vous laissez pas tenter par les sites de revente : le marché noir étant absolument ridicule (il n’est pas rare de voir les billets offerts à 1500$ à Broadway) la production londonienne a pris énormément de mesures de sécurité et il est tout simplement impossible d’entrer dans le théâtre si vous n’êtes pas en possession de la carte bancaire qui a été utilisée officiellement pour payer les billets.

En attendant, nous vous proposons deux vidéos.
La première présentation de la chanson d’ouverture “Alexander Hamilton” en 2009 à la Maison Blanche :

Et les toutes premières images de la production londonienne sorties la semaine dernière sur BroadwayWorld.com :

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