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Quelques instants volés… à Cyrille Garit

Le mardi 16 février 2016 à 15 h 44 min | Par | Rubrique : Rencontre

(c) Bruno Perroud

Cyrille Garit (c) Bruno Perroud

Il se présente lui-même comme « auteur tout simplement », mais à l’écouter parler, cela ne suffit surement pas à qualifier pleinement Cyrille Garit. Derrière le créateur du musical les Instants Volés, se cache aussi un passionné et un vrai militant. Issu du théâtre et de la danse qu’il a pratiqué jusqu’à l’âge de 21 ans, il s’est rapidement orienté vers l’écriture. Après avoir monté plusieurs projets, il a notamment présenté Nohân ou la légende d’une Cité, en 2007 au festival parisien « Les Musicals ».

2009 est l’année du déclic, il se lance dans l’écriture des Instants Volés. Un spectacle pas tout à fait comme les autres, dont beaucoup s’interrogent –légitimement– sur l’origine : « Elle vient tout simplement de la rencontre du milieu psychiatrique, par le biais d’un ami bipolaire. Je suis allé le visiter plusieurs fois, à l’occasion de ses séjours en hôpital, et j’ai alors véritablement découvert cet univers. Certaines anecdotes m’ont marqué, qui ont été le déclencheur de l’aventure : je pense à cette malade, certainement schizophrène, qui se prenait pour Napoléon. Elle portait son chapeau, se tenait la main dans la robe de chambre, adoptait la même attitude que lui… Toutes les pathologies ne sont évidemment pas aussi excessives, mais ce sont bien des imaginaires comme cela qui remplissent les hôpitaux ».

De ses nombreuses visites, Cyrille Garit ne sort pas indifférent, et sent naitre en lui l’idée de son futur spectacle: « Je me suis dit qu’il fallait que je travaille cela. On a toujours l’habitude de travailler des imaginaires féériques, jamais ceux liés à la folie. Non seulement, ces rencontres m’avaient marqué, mais ce thème laissait un champ des possibles incroyable. La première chose que l’on se dit en rentrant dans un hôpital psychiatrique, c’est que demain on pourrait y être. Il n’y a rien d’exceptionnel. S’en approcher fait tomber toutes les images d’Épinal sur le trouble psychique. On peut complètement s’identifier, se projeter sur la souffrance que traversent ces gens, et se dire que ce n’est sûrement pas si loin de nos névroses ».

Le jeune auteur se donne alors tous les moyens, interviewant pendant plusieurs mois des malades, des familles, des psychiatres ou des personnels soignants: « Il fallait que je génère une légitimité à écrire tout ça. Moi qui suis néophyte, je ne voulais à aucun moment usurper la place de qui que ce soit, ou que l’on puisse me dire : ‘vous parlez d’un monde que vous ignorez totalement’. Je ne voulais rien présenter d’erroné. Un jour, un psychiatre m’a dit : ‘il y a autant de cas de folie que de personnes’, cela m’a libéré ! » Six ans après, le sourire qui illumine à cet instant le visage de Cyrille Garit témoigne de l’investissement qu’il a fourni à l’époque. Car Les Instants Volés ont mis un an et demi à voir le jour. Le temps de faire naître sous la plume de l’auteur un univers fidèle à ce qu’il avait observé, dont les personnages reflètent au mieux la réalité : « J’ai voulu présenter, avec le personnel soignant – dont le métier est particulièrement difficile -, le panel de ce qu’il peut-être ; dans sa bienveillance, comme dans son automatisme à faire les choses. Il y a aussi ce docteur qui lui, a l’impératif de faire en sorte que son établissement tourne. Ces exigences de rendements sont une réalité aujourd’hui, il y a d’ailleurs un vrai problème d’effectifs qui empêche de faire du cas par cas… A leurs côtés, Max et Lula, les héros, vont raconter leur maladie de la manière la plus réaliste possible – on ne va pas spécialement dans la drôlerie -. Enfin, il fallait des ponctuations. Ce sont tous les personnages annexes. Je voulais des personnages hauts en couleur, qui mettent de la fantaisie, apportent de la légèreté et soient une respiration dans le spectacle. Avec eux, c’est aussi ma manière de rendre un hommage à la folie, qui peut être drôle, pas seulement une souffrance. Pour peu que l’on accepte sa folie ou que l’on accepte la souffrance de l’autre, nos pathologies peuvent devenir plus légères et l’on peut vivre plus agréablement avec. »

Une folie qu’il a visiblement parfaitement dessinée : « Quand des professionnels du milieu hospitalier me disent à la fin du spectacle ‘cette malade, j’ai l’impression de la connaitre’, ou bien ‘cet infirmier débonnaire, on a le même dans notre service de nuit’, je ressens une vraie fierté. J’avais vraiment la gageure d’être respectueux de cet univers ».

Le dévoiler semble bien l’objectif de son texte. En l’interrogeant sur le message qu’il veut faire passer, la réponse est immédiate : « Je veux parler des choses que l’on essaye de cacher, d’étouffer. Aujourd’hui, on doit rentrer dans des cases où le bien-être est de rigueur. Avec le relais omniprésent des réseaux sociaux, la joie de vivre est devenue une exigence, il faut toujours se montrer au top. Mais l’être humain n’est pas seulement cela. On a tous nos douleurs, nos peines et nos chagrins, même notre petit grain de folie que l’on a tendance à cacher. La société fait en sorte que l’on ne l’accepte pas. J’ai compris qu’il fallait juste être dans l’acceptation de la différence de chacun, de la folie de l’autre. L’autre message, c’est que tout est possible et l’amour peut se trouver n’importe-où. Un  jour, lors d’une représentation, on a eu parmi le public, un Max et une Lula, elle était dépressive, lui bipolaire, ils s’aimaient. C’était bouleversant ». A cette évocation, Cyrille Garit est soudain très ému : « Cette rencontre était inimaginable, elle a donné la plus belle justification à ce que j’avais écrit ». Avant d’ajouter : « je crois que je suis profondément fleur-bleue… Même si j’ai essayé d’éviter la mièvrerie avec cette histoire d’amour. Mais, la véracité des sentiments passe par l’évidence du cœur ».

Passionné de comédie musicale – « La réunion du théâtre, de la musique et de la danse, comme dans les premiers spectacles que j’ai vus, le Fantôme de l’Opéra ou Miss Saigon, est un vecteur émotionnel tellement fort! »–, Cyrille Garit a travaillé main dans la main avec Stève Perrin pour mettre son texte en musique. Quant à la mise en scène, elle est signée Nicolas Guilleminot :  « Par rapport à la version 2012 au Théâtre Michel, elle est beaucoup plus intérieure, beaucoup plus introspective, empruntant à beaucoup plus de violence, de noirceur. Les spectateurs entrent en introspection, se concentrent, sourient des moments de respiration. L’avantage c’est que l’on touche réellement la problématique du sujet : le psychique, la maladie mentale.  Si certains ne se laissent pas embarquer, peut-être par peur, la plupart du temps, le public est conquis et la salle traverse de grandes nappes de silence. »

Avec ce thème osé, son spectacle, joué depuis le 21 janvier au Vingtième Théâtre, ne laisse évidemment personne indifférent. Cyrille Garit en est parfaitement conscient : « Ça passe ou ça casse » assume t-il, « forcément, le cadre n’est pas banal ». Mais le jeune homme va plus loin : « Je pense que la culture passe aussi par le fait d’oser. La création artistique passe aussi par le fait de la différence. Se normer systématiquement aux attentes commerciales peut conduire à une certaine pauvreté dans la création. Et ce n’est pas ma conception. Alors oui, Les Instants Volés sont un pari osé, qui fut difficile à monter et reste difficile à défendre. ‘C’est bien, mais cela va faire peur au public’ m’a t-on souvent répondu. Il faut se battre. Mais j’ai l’espoir que c’est justement parce que c’est différent que cela touchera le public »… 

Dans ses cartons, il a déjà d’autres projets. Fin mars, aura lieu la lecture de son nouveau texte contant l’histoire de deux sans abris, Un trottoir pour deux avec Ariane Pirie et Franck Vincent, puis ce sera un musical pour enfants, dont Joseph-Emmanuel Biscardi a composé les musiques : Tito et son monde merveilleux, l’histoire d’un enfant qui grandit dans une décharge des favelas en Amérique latine et va tout faire pour sortir de sa condition sociale. La thématique sociale encore et toujours… « Parler des minorités qui ne sont pas forcément mises en lumière, m’intéresse. Je suis nourri de cela, je fonctionne comme cela. Je me sens citoyen. Pour moi l’art est fait pour raconter quelque chose, mais c’est aussi acte de militantisme. C’est un peu en dehors des courants, mais je fait mon bonhomme de chemin, on verra si cela fonctionne. »

Aux arts citoyens!

Les Instants Volés, l’album:
A la demande de leur public, les équipes des Instants Volés ont lancé une collecte participative pour servir à la réalisation de l’album live.
Pour y contribuer et effectuer un don, rendez-vous sur https://www.culture-time.com/projet/les-instants-voles

Retrouvez notre critique du spectacle.

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