Quince – Marlene forever
Le Mercredi 1 octobre 2008 à 0 h 00 min | Par Stéphane Ly-Cuong | Rubrique : Rencontre
Venu d'Italie, Quince incarne sur une scène parisienne une icône d'origine allemande : l'unique Marlene Dietrich. Mais attention, Quince ne se considère ni travesti, ni drag queen, mais simplement un acteur incarnant une femme. A voir sa juste et touchante interprétation sur la scène du Lucernaire, on en oublie en effet le sexe, l'accent ou la stature, pour ne retenir que le sentiment d'avoir approché une diva.

Quince ©DR
Quince, d’où venez-vous ? Quel est votre parcours artistique ?
D’où je viens est difficile à dire. Je ne le sais plus moi-même. Mais puisqu’il faut un début à tout, je suis né en Italie de mère anglaise et de père russe. Tous les deux travaillaient dans un cirque ; maman était violoniste et mon père acrobate.
J’ai passé toute mon enfance baigné dans la culture italienne : l’école, les premiers amis et les premiers amours.
Le monde du cirque ne m’a jamais fasciné, c’était ma maison tout simplement, et comme l’herbe semble toujours plus verte ailleurs… il était temps pour moi de changer d’air…
A l’aube de l’adolescence, j’ai eu une révélation. J’assistais par hasard à ma première pièce de théâtre et là, j’ai voulu devenir comédien, le feu sacré était en moi !
Ainsi, lorsqu’à 16 ans, avec mes parents, nous avons quitté l’Italie pour les Etats-Unis, je me suis retrouvé à fréquenter le milieu du théâtre Off Broadway de New-York puis de San Francisco.
Ma formation théâtrale fut très classique : j’interprétais du Shakespeare, Pinter, Oscar Wilde, Arthur Miller, Tennessee Williams… dans des rôles masculins, bien sûr.
C’est alors que vint le déclic et la naissance de Quince…
Expliquez-nous l’origine de votre nom…
Quince, en anglais signifierait mi-Reine (QU-een) et mi-Prince (pr-INCE). J’avais besoin d’un pseudonyme et j’ai pensé immédiatement à celui-ci…
Je ne suis ni un travesti, ni une drag-queen : je suis un acteur qui interprète des rôles de femmes de manière crédible en évitant de tomber dans les travers de l’exagération du transformisme ou des drag-queens.
Ce sont des concepts très différents.
Difficile à faire comprendre à un public qui n’a pas encore vu Marlene D. Beaucoup pensent : « C’est encore le spectacle d’un travesti imitant Dietrich ! »
Cela ne se résume pas ainsi.
Mon travail est celui d’un acteur qui se consacre viscéralement à l’étude d’un personnage et s’ingénie à le représenter sur scène de la manière la plus crédible et véridique possible.
Ceux qui franchissent le pas de venir voir le spectacle se rendent compte de la différence et repartent le plus souvent surpris et enchantés…
Ils se laissent entraîner et finissent par être les témoins d’une ou plusieurs pages de la vie de Marlene Dietrich, en oubliant qu’un homme se cache derrière les traits de la diva. C’est mon but, je veux m’effacer complètement derrière le personnage jusqu’à ce que… (je préfère ne pas révéler le fil de l’histoire).
Comment avez-vous commencé à jouer habillé en femme ?
Par hasard ! Je jouais à San Francisco le rôle de Pablo (un petit rôle) dans Un tramway nommé désir, de Tennesse Williams. Nous nous préparions à aller en scène lorsqu’une mauvaise nouvelle tomba. L’actrice interprétant Blanche avait eu un accident, heureusement bénin, mais ce soir-là, nous ne pouvions plus jouer. Nous étions au pied du mur : « Et maintenant, on fait quoi ? »
C’était une soirée importante, nous avions toute la presse et le gotha, impossible d’annuler. Tous me fixèrent. En silence, nous sommes allés en loge, j’ai ôté le costume de Pablo et ai endossé celui de Blanche… et ce fut un véritable succès !
Le public et la presse ne se rendirent compte de rien. Après quelques représentations, nous avons levé le voile sur la substitution, et le succès fut encore plus phénoménal.
Ainsi naquit Quince qui interpréta ensuite la Reine Gertrude dans Hamlet, Médée, La mégère apprivoisée, Mère Courage de Brecht, Mirandolina dans La Locandiera de Goldoni, tous des rôles qui n’exigent ni d’être travesti, ni drag-queen.
De là, mon exigence d’inventer un genre nouveau… celui de l’Actor Queen (un acteur qui interprète les Reines de la scène). Chose qui se faisait cependant déjà à l’époque de Shakespeare.
D’où vient votre admiration pour Marlene Dietrich ?
Comment ne pas admirer Marlene Dietrich ? On peut ne pas l’aimer, mais ne pas l’admirer est difficile.
Marlene Dietrich est l’icône de la Diva par excellence. Toutes se sont inspirées d’elle : de Marylin à Madonna. Personne n’a rien inventé depuis.
Et puis, une femme avec plus de 50 années de carrière derrière elle, qui, lorsque le cinéma la rejette, s’invente une seconde carrière dans la chanson en faisant le tour du monde avec un concert d’anthologie, mérite un profond respect.
L’Ange Bleu a traversé le grand écran pour monter sur les planches, où le public pouvait enfin l’applaudir en live.
Marlene, c’est une femme qui s’est exposée en première ligne durant la guerre, en allant chanter pour les soldats sur le front… Une artiste courtisée par le régime nazi mais refusant de se soumettre à Hitler qui la désirait comme symbole de l’Allemagne, en préférant devenir citoyenne américaine… Une femme qui chanta jusqu’à ses 75 ans pour finalement se retirer définitivement durant 13 années d’isolement à Paris, pour continuer à faire vivre l’image que le public du monde entier aimait d’elle…
Tout cela, je l’ai retrouvé dans le texte écrit pour moi par Riccardo Castagnari et adapté désormais en français par Laurent Bàn. C’est pour cela que j’ai accepté le défi immense de devenir Marlene D.
Quels sont les challenges d’une telle performance ?
Le défi majeur fut celui d’un homme devant interpréter la quintessence de la féminité. Un homme devant devenir La Femme. Puis, la confrontation avec celle qui peut être considérée comme la plus grande icône du 20e siècle. En somme, un défi impossible ! Ensuite la mise en scène, les vêtements (qui ne pouvaient être de quelconques costumes mais plutôt de fidèles reproductions des originaux !), les chansons, sa voix, la magie de son concert…
C’était s’immerger totalement dans le jeu, mais au commencement existait en moi un tel amour pour le personnage que ce fut la clef de voûte qui me permit de réussir ce pari.
Il y a une phrase dans le texte qui dit : « Je l’avais tant aimée que je finis par devenir elle ».
Si l’auteur m’avait seulement lu cette phrase au lieu de l’ensemble du livret, j’aurais également dit « Oui ! ». Inconditionnellement…
Après avoir joué ce spectacle en Italie, vous le jouez aujourd’hui à Paris. Comment percevez-vous le public français ?
Je n’ai jamais parlé français. C’est la première fois que je parle cette langue que j’ai toujours aimée.
Je n’avais jamais pensé pouvoir un jour jouer en français. Cela me faisait même très peur, pour être franc. Mais l’idée de venir interpréter Marlene Dietrich à quelques pas de l’avenue Montaigne, où elle avait habité pendant vingt ans, non loin de La Madeleine où eurent lieu ses funérailles, dans la ville qu’elle a le plus aimée, me remplit d’émotion et jamais je n’aurais pu refuser cet honneur.
Je pense que ceci, le public français l’a compris, parce qu’avec moi, il fut et reste extraordinaire.
Chaque soir, les applaudissement me touchent profondément : « Arrêtez, aimerais-je dire, vous allez me faire pleurer ! »
C’est un grand public capable d’aimer en retour celui qui l’aime.
Marlene disait : « J’aime Paris parce que c’est une ville qui tient toutes ses promesses ! »
C’est vrai. Je peux le dire moi aussi désormais.
Merci Paris !
