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Jerry Herman, un génie américain

Le samedi 28 décembre 2019 à 11 h 20 min | Par | Rubrique : A la Une

Aux tous débuts de Regard en Coulisse, Jerry Herman avait accordé un entretien passionnant à Sébastien Durand alors que La Cage aux Folles était en préparation dans une version française à Mogador. Retrouvez-le ici.

Aujourd’hui, Didier C. Deutsch retrace la carrière de cet homme incroyable, un génie de Broadway.

Jerry Herman vient de s’éteindre à la suite d’une longue maladie.  Il était âgé de 88 ans. Né le 10 juillet 1931 à Jersey City, dans le New Jersey, il était issu d’une famille bourgeoise juive, et avait fait des études solides dans le but de devenir un architecte ou un décorateur, mais une rencontre fortuite avec le compositeur Frank Loesser, auteur de Guys and Dolls (Blanches colombes et vilains messieurs) et de How to Succeed in Business Without Really Trying (Comment réussir dans les affaires…) allait changer le cours de sa vie.

Loesser, à qui il avait demandé son avis sur quelques chansons qu’il avait composées en dilettante, reconnaît en lui un talent certain et lui recommande de poursuivre dans cette voie. Sur le conseil de sa mère, elle-même chanteuse et pianiste occasionnelle mais versée dans les arts théâtraux, le jeune Jerry, alors âgé de 17 ans, décide d’aller voir un éditeur de musique à qui il vend une chanson pour deux cents dollars. Ce sera là le facteur déterminant qui va le convaincre de se consacrer au théâtre plutôt qu’à la décoration. Il s’inscrit à l’université de Miami, qui offre un programme avancé sur les techniques de la scène.

Dans le cadre de ses études, il crée Sketchbook,  une œuvre qu’il interprète sur scène pour une vingtaine de représentations, et qui a beaucoup de succès auprès de ses pairs et de ses professeurs. En 1952, ses études terminées, il s’installe à New York et monte une revue, I Feel Wonderful, basée sur des sketches qu’il a écrits à Miami, qui débute le 18 octobre 1954 au théâtre de Lys, dans Greenwich Village, et restera à l’affiche pour 48 représentations.

Trois ans plus tard, à l’instigation des producteurs d’un autre petit théâtre off-Broadway, The Showplace, où la pièce alors à l’affiche, Little Mary Sunshine, s’apprête à déménager vers une salle plus grande pour répondre au succès qu’elle remporte, Herman compose Nightcap, une nouvelle revue à sketches, qui restera à l’affiche pendant deux ans. L’année suivante, il révise cette œuvre et y ajoute d’autres sketches pour un spectacle intitulé Parade, qui remporte un succès mitigé, mais qui séduit un producteur, Gerard Ostreicher, lequel propose à Herman de composer les chansons de Milk and Honey, une comédie musicale qu’il à l’intention de monter à Broadway. Ce sera le point de départ d’une carrière fulgurante.

Sur un livret de Don Appell, connu surtout pour des spectacles de variété télévisés, la comédie musicale, qui fait ses débuts le 10 octobre 1961, met en scène des touristes américains d’origine juive en tournée en Israël, pays de leurs ancêtres, avec en tête d’affiche un trio d’acteurs-chanteurs familiers du grand public : Mimi Benzell et Robert Weede, du Metropolitan Opera, et surtout Molly Picon, grande vedette du théâtre yiddish de la ville, qui fait ses débuts sur une scène de Broadway. Si quelques critiques se montrent réservés (« C’est Oklahoma ! à la sauce israélienne », écrit le Wall Street Journal), la plupart s’accordent à reconnaître avec celui du New York Times que c’est « une comédie musicale remarquable » et « un spectacle qui déborde d’affection pour les Israéliens », comme le note un autre quotidien, le Morning Telegraph. Preuve de l’attrait que la pièce exerce sur les foules, elle va rester à l’affiche pour 543 représentations.

Maintenant « lancé », Jerry Herman, qui reçoit une nomination aux Tonys, les Oscars du théâtre de Broadway, ne va pas se contenter du succès que lui apporte ce premier essai. De fait, son œuvre suivante va l’imposer comme l’un des grands compositeurs-paroliers de Broadway et l’égal de ceux qui l’ont précédé dans ce domaine, comme Irving Berlin, Cole Porter et Frank Loesser. Ce sera Hello, Dolly!, l’histoire d’une femme, Dolly Gallagher Levi, qui est à elle seule une véritable agence matrimoniale ambulante. Le livret de Michael Stewart, basé sur The Matchmaker, une pièce due à Thornton Wilder, dramaturge connu aux États-Unis, met en scène le propriétaire aisé d’une quincaillerie de New York du début du XXe siècle, Horace Vandergelder, trop occupé pour se trouver une femme, qui s’adresse à Dolly pour qu’elle lui choisisse la compagne avec laquelle il passera le restant de ses jours. Il n’en faut pas plus pour que Dolly, veuve depuis plusieurs années, voie là l’occasion inespérée de refaire sa vie et d’acquérir enfin la sécurité qu’elle recherche en vain.

La création de la pièce, toutefois, ne se fait pas sans mal. Les premières représentations en public, à Detroit, n’ont pas le résultat escompté. Les spectateurs ne se laissent pas prendre au jeu et les critiques se montrent surtout négatives. Qui plus est, le producteur David Merrick (surnommé par certains « L’abominable homme du théâtre »), s’en prend à tous les créateurs de la pièce, y compris Herman, et menace d’y mettre fin si des révisions importantes et positives ne sont amenées à son action, ce qui incite les auteurs et le metteur en scène Gower Champion à revoir le projet de fond en comble.

Comme le note Herman : « J’ai écrit « Before the Parade Passes By » dans une chambre d’hôtel, et à cause de cette chanson et de la position qu’elle allait occuper dans le déroulement de la pièce, toute la conclusion du premier acte a dû être remise en cause et de nouveaux costumes créés pour l’occasion… Maintenant que j’y songe, c’est une chanson qui entre naturellement dans le cadre de l’action, puisqu’elle établit la nature des rapports de Dolly avec Horace Vandergelder et sa détermination de le courtiser pour elle-même plutôt que pour une autre. Cela semble tellement naturel et pourtant c’est une chanson qui m’est venue tardivement ».

À Washington, où la pièce est ensuite présentée avant son arrivée à Broadway, les réactions de la salle sont plus encourageantes. Finalement, Hello, Dolly! fait ses débuts à New York le 16 janvier 1964 et c’est le délire. « Le soir de la première au théâtre St. James… je n’avais aucune idée que la pièce aurait un tel succès. Pour moi, j’étais simplement heureux de savoir que, quoi qu’il arrive, j’étais enfin arrivé au terme de mes efforts », commente le compositeur.

 A la remise des Tonys, Hello, Dolly! remporte dix prix, dont celui de la meilleure comédie musicale de l’année, un record qui ne sera égalé que 37 ans plus tard. Pour la conserver à l’affiche et lui garantir une longévité qui fera date, Merrick déborde d’ingéniosité. Quand Carol Channing, créatrice du rôle, quitte Broadway pour emmener la pièce en tournée autour des États-Unis, il fait appel pour la remplacer à des actrices célèbres comme Ethel Merman (qui avait été son premier choix pour être Dolly et que Jerry Herman découvrit, âgé de 14 ans, dans Annie Get Your Gun, une révélation), Martha Raye, Betty Grable et Ginger Rogers ; puis quand l’intérêt du public fléchit, il recrée une nouvelle version dans laquelle tous les rôles sont tenus par des acteurs noirs avec Pearl Bailey et Cab Calloway dans les rôles principaux. Il aurait même envisagé de présenter une version jouée uniquement par des acteurs avec le célèbre pianiste homosexuel Liberace dans le rôle principal. Grâce à ses efforts, Hello, Dolly! va rester à l’affiche sans interruption pendant près de dix ans et 2 844 représentations.

La pièce est également montée avec succès dans le reste du monde, notamment à Londres où Mary Martin, remplacée par Dora Bryan au terme de son contrat, l’incarne, et à Paris où Annie Cordy reprendra le rôle dans une production de Pierre Carrel, sur une traduction de Robert Manuel pour le livret et d’André Hornez et Marc Cab pour les paroles des chansons. Une autre version présentée en anglais au Châtelet en 1992, avec Nicole Croisille dans le rôle titre, sera hélas un échec. La popularité de l’oeuvre deviendra mondiale grâce à la version filmée, réalisée en 1969 par Gene Kelly, avec Barbra Streisand et surtout Louis Armstrong, dont l’interprétation de la chanson-titre devient un tube au hit parade.
 
Entretemps, Herman n’est pas resté inactif. En 1964, il présente son œuvre suivante : Mame, inspirée des souvenirs d’enfance de l’écrivain Patrick Dennis et de l’influence qu’exerça sur lui sa tante, une femme extravagante et indomptable, qui vit richement dans l’un des plus beaux quartiers de New York jusqu’à ce que la crise de 1929 la pousse à la disette, mais qui regagne son standing quand elle fait la connaissance d’un gentleman farmer du Sud qu’elle épousera. La pièce, l’un des grands succès de Jerry Herman, va rester à l’affiche pendant 1 508 représentations et donner à l’actrice Angela Lansbury, surtout connue pour ses prestations de second plan à l’écran, l’occasion de se faire un nom dans le monde du théâtre.

Elle tiendra d’ailleurs la vedette dans la pièce suivante à laquelle s’attache le compositeur, Dear World, une adaptation musicale de La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, revue et adaptée par Jerome Lawrence et Robert E. Lee, qui avaient également écrit le livret de Mame, mais qui s’avère un échec et donne seulement 112 représentations.

Jerry Herman est de retour à Broadway cinq ans plus tard avec une autre comédie musicale vaguement inspirée par la liaison entre le metteur en scène Mack Sennett et sa vedette Mabel Norman, au temps du cinéma muet, qui ouvre le 6 octobre 1974. En dépit de la présence de deux acteurs favoris du grand public, Robert Preston, vedette de The Music Man, et Bernadette Peters, récemment découverte dans Dames at Sea, la pièce, présentée par David Merrick, s’effondre après seulement 65 représentations.

Une fois de plus, Herman se met à la recherche d’un projet solide et croit l’avoir trouvé avec une adaptation musicale de la pièce de S.N. Behrman, Jacobowsky et le colonel, qui avait connu un succès d’estime à l’écran dans une version dont les vedettes étaient Danny Kaye et Curt Jurgens. Mais The Grand Tour, cette histoire d’un Polonais juif intellectuel, propriétaire d’une voiture qu’il ne sait pas conduire, et d’un colonel aristocrate et antisémite qui sait conduire mais qui n’a pas de voiture, et leurs rapports quand tous deux se rencontrent alors qu’ils essaient de fuir l’avance des forces nazies sur Paris, n’a aucun succès et n’est représentée que 61 fois après sa première le 11 janvier 1979.
 
Pour beaucoup dans les milieux théâtraux de Broadway, Jerry Herman est au bout du rouleau et d’aucuns s’accordent pour dire que sa carrière est terminée. Mais il va revenir en force avec une comédie musicale qui va prouver le contraire et lui assurer un nouveau succès mondial. Ce sera La Cage aux Folles, basée sur la comédie de Jean Poiret, qui fait ses débuts le 21 août 1983 et reste à l’affiche pour 1 761 représentations. Avec un livret signé par Harvey Fierstein, la pièce trouve un large public, notamment auprès des milieux homosexuels qui s’identifient avec la chanson-clé, « I Am What I Am », et qui lui garantissent une longévité et un renom qui ne s’est pas démenti depuis. D’ailleurs, la pièce, qui est donnée dans le monde entier avec toujours autant de succès, connaîtra deux reprises étincelantes à Broadway en 2004 et en 2010. Une adaptation française par Alain Marcel à Mogador en 1999 ne parviendra pas à convaincre le public parisien.
 
Contrairement à ses autres œuvres, La Cage aux Folles aura été une partie de plaisir pour le compositeur qui déclare, « C’est l’un de ces spectacles où tous les éléments semblent avoir trouvé leur place pour former un tout cohérent. Nous avions tous la même envie de travailler ensemble et, de ce fait, toutes les idées que nous évoquions semblaient faire mouche et obtenir l’approbation de tous. Harvey Fierstein et moi avons travaillé dès le premier jour avec Arthur Laurents, qui devait régler la mise en scène et c’était une façon idéale de travailler. Nous n’avions pas à refaire telle ou telle scène pour satisfaire les exigences d’un metteur en scène, mais nous travaillions avec un homme qui avait une idée précise de ce qu’il voulait faire et de ce que nous pouvions lui donner ».  
 
Jerry Herman n’avait plus rien à prouver. Fait exceptionnel, il est l’un des deux seuls créateurs de Broadway (avec Stephen Schwartz) dont trois œuvres ont brisé le mur des 1 500 représentations, un record toujours inégalé.
 
Atteint du virus du Sida, il poursuit une existence tranquille et discrète en Floride, loin des feux de la rampe, jusqu’à son décès survenu le 26 décembre 2019.

Dans un monde artistique en pleine évolution, Jerry Herman était l’un des derniers représentants de ce qu’il est convenu d’appeler l’âge d’or de la comédie musicale américaine. Ses chansons, écrites dans un style simple et attachant, reflètent pour la plupart un optimisme qui en dit long sur la nature de leur compositeur, peu enclin à explorer les recoins les plus sombres de la nature humaine, mais heureux de pouvoir célébrer sa joie de vivre. Il écrit son autobiographie, Showtune, qui sort en 1996.

Aujourd’hui encore, on a plaisir à écouter des airs comme « Before the Parade Passes By », « Put On Your Sunday Clothes » et « Hello, Dolly! » (dans Hello, Dolly!), « Open a New Window », « We Need a Little Christmas », et « That’s How Young I Feel » (dans Mame), « My Heart Leaps Up », et « Time Heals Everything » (dans Mack & Mabel), ou « With You on My Arm », « The Best of Times », « Song on The Sand » et « I Am What I Am » (dans La Cage aux Folles) qui tous témoignent d’une exubérance et d’un entrain qui étaient les traits marquants d’un compositeur pour qui la vie, en dépit des revers qu’elle peut comporter, valait la peine d’être vécue.

Et pour clore cet hommage, voici une version de « Tap Your Troubles Away » interprétée par Anna Jane Casey et toute l’incroyable troupe de danseuses et danseurs, un extrait des BBC Proms 2012, enregistrée au Royal Albert Hall de Londres.

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